Les Insoumis font feu de tout bois pour défendre Master Poulet et attaquer le Canon français dans un but politique. Logiquement, le RN devrait opter pour une posture inverse mais reste très silencieux. Tout sauf un hasard.

En France, tout est politique, a fortiori la nourriture. Une polémique suscitée ce printemps en apporte une nouvelle illustration ; appelons-la "l’affaire Master Poulet". Cette chaîne d’une trentaine de restaurants est spécialisée dans le poulet grillé ou braisé, accompagné de pâtes, riz, ou pommes de terre, le tout à des prix attractifs.

Mi-avril, la société a ouvert un restaurant à Saint-Ouen. Rien de tonitruant sur le papier. Pourtant, depuis, le maire socialiste Karim Bouamrane multiplie les initiatives pour obtenir sa fermeture. Parmi les griefs avancés : une ouverture réalisée sans autorisation préalable ainsi que des nuisances sonores ou des odeurs qui incommodent les riverains.

Pour les lecteurs peu familiers des subtilités de la politique politicienne, Karim Bouamrane fait partie des hiérarques du PS hostiles à toute alliance avec LFI. L’élu local est donc devenu une cible idéale pour les troupes mélenchonistes. Le poulet sert ici de prétexte à une nouvelle "guerre des gauches" entre, d’un côté, un élu socialiste invoquant le respect des règles et la lutte contre la malbouffe et, de l’autre, des Insoumis dénonçant la gentrification, le racisme, voire (c’est pour le moins inattendu) les atteintes à la liberté d’entreprendre.

Master Poulet et LFI : la même zone de chalandise

Le soutien affiché par LFI à Master Poulet semble également lié à des motivations davantage électoralistes que gastronomiques. Les chiffres sont éloquents. En septembre 2024, en marge d’une manifestation appelant à la démission d’Emmanuel Macron, Jean-Luc Mélenchon avait glissé à ses troupes cette petite phrase polémique : "Il faut mobiliser la jeunesse et les quartiers populaires. Tout le reste, laissez tomber, on perd notre temps !". D’évidence, Master Poulet se positionne sur la même "zone de chalandise", celle des quartiers populaires et jeunes où son offre gastronomique est censée trouver le plus fort écho.

De manière frappante, les lieux où sont implantés les restaurants correspondent aux fiefs insoumis. En mai 2026, la success-story commerciale compte 35 points de vente. Deux, situés à proximité des gares Saint-Lazare et de l’Est, s’adressent à une clientèle de passage.

78 % des restaurants Master Poulet sont localisés dans des communes où LFI a terminé en tête aux européennes. 37 % des députés LFI ont au moins un Master Poulet dans leur circonscription

La dernière élection nationale correspond au scrutin européen de 2024. L’Insoumise Manon Aubry avait atteint la quatrième position avec 9,9 %. Or, dans les communes ou les arrondissements hébergeant un Master Poulet (hors gares parisiennes), LFI est en première place 26 fois sur 33, soit dans 78 % des cas. Cette configuration s’observe dans les bureaux de vote du quartier marseillais des Noailles, où la liste de gauche radicale dépasse parfois les 70 %. Même tendance à Trappes (54,4 %), Aubervilliers (48,4 %), Creil (47 %) ou encore Villiers-le-Bel (46,2 %).

Les députés LFI et apparentés sont également présents en masse dans les circonscriptions où se trouvent les établissements de la chaîne fondée par l’homme d’affaires Chouaib Benbakir. Alors qu’ils ne représentent que 12 % des membres du Palais-Bourbon, 37 % des restaurants sont implantés dans des circonscriptions détenues par les troupes mélenchonistes. Et encore, la liste ne prend pas en compte les ex-Insoumis comme François Ruffin ou Alexis Corbière. Certains députés ont même le privilège de compter plusieurs Master Poulet dans leur fief électoral. C’est le cas en Seine–Saint-Denis avec Éric Coquerel (Saint-Denis, Saint-Ouen et Épinay-sur-Seine) ou Aurélie Trouvé (Les Lilas, Noisy-le-Sec). Même situation pour Mathilde Panot dans le Val-de-Marne (Ivry-sur-Seine, Le Kremlin-Bicêtre) mais aussi pour le très végan élu parisien Aymeric Caron, resté étrangement muet sur le sujet. Mieux vaut ne pas froisser son électorat…

LFI, premier supporter de Master Poulet

Les clients de Master Poulet constituent donc statistiquement un électorat ou une cible de LFI. Il n’est dès lors guère surprenant que les élus de ce mouvement volent au secours de la chaîne et de ses consommateurs. Cela permet en outre de s’en prendre à un PS accusé de gentrifier les villes, d’être xénophobe, éloigné des catégories populaires.

Ainsi, la députée de Seine-Saint-Denis Nadège Abomangoli déplore "un acharnement complètement lunaire, teinté de racisme et de mépris de classe". Le maire de Saint-Denis Bally Bagayoko s’est rendu dans un restaurant où il s’est émerveillé du menu et du prix.

De manière cocasse, la séquence voit les députés d’un parti fustigeant le capitalisme se muer en défenseurs de la liberté d’entreprendre. Éric Coquerel, dont la circonscription comprend Saint-Ouen, s’est rendu dans la ville de Karim Bouamrane pour "défendre la liberté de commerce de ce magasin qui a le droit d’ouvrir quoi que l’on en pense". Même le coordinateur national des Insoumis, Manuel Bompard, a pris la parole sur une chaîne nationale pour dénoncer "un acharnement pathétique" et se ranger du "côté du droit de ceux qui veulent implanter un commerce".

Si l’offre gastronomique ne correspond pas à l’idéologie de la Nouvelle France, les Insoumis revoient leur position "pro business" et n’hésitent pas à opter pour une posture coercitive

Défense de la liberté à géométrie variable

Mais attention ! Si l’offre gastronomique ne correspond pas à l’idéologie de la "Nouvelle France", les Insoumis revoient leur position "pro business" et n’hésitent pas à adopter une posture coercitive.

Leur attitude à l’égard des banquets du Canon français illustre à cet égard un évident deux poids, deux mesures. Pour cette société organisant des banquets "franchouillards" rassemblant des milliers de convives, plus question de défendre "la liberté de commerce" ou le "droit d’exister quoi qu’on en pense".

Ripailler en chantant Michel Sardou et Patrick Sébastien dans un palais des congrès est un crime de lèse-majesté. En cause : la présence du milliardaire conservateur Pierre-Édouard Stérin au capital du Canon français ainsi que des accusations récurrentes de propos racistes et de saluts nazis (jamais reconnus par la justice). Dans chaque ville où s’organise ce type de festivités, les Insoumis locaux se mobilisent. Ce printemps, à Caen, l’eurodéputée Emma Fourreau a ainsi tenté d’empêcher "un banquet de la haine nationaliste, raciste et misogyne". Le 5 mai, c’est le député strasbourgeois Emmanuel Fernandes qui demandait l’interdiction d’un événement du Canon français à Colmar. L’élu qualifie les agapes de "système de promotion de l’extrême droite" et explique que "les événements soutenus par le milliardaire d’extrême droite Stérin pour promouvoir son idéologie mortifère n’ont pas leur place en Alsace".

RN : au secours du Canon français, haro sur Master Poulet ?

LFI défend Master Poulet tout en menant la charge contre les banquets Canon français, défenseurs revendiqués d’une gastronomie "traditionnelle". Logiquement, cela aurait dû attirer le RN, habitué à dénoncer la "kebabisation" des villes, la généralisation du halal ainsi que la gauche hostile aux valeurs traditionnelles et adepte du procès en "fascisme".

Habitué à pourfendre le hallal et la "kébabisation", le RN est resté étrangement muet sur Master Poulet...

Pourtant, le parti de Marine Le Pen et Jordan Bardella est resté relativement discret sur les deux tableaux. Sur le "front Master Poulet", il n’est d’ailleurs pas anodin de constater que la seule prise de parole d’un député RN ait consisté à expliquer que "les Insoumis se mobilisent sur de l’accessoire, nous sur des sujets de fond". Le 6 mai, dans l’hémicycle, le député de Moselle Laurent Jacobelli a pris un malin plaisir à opposer les priorités de son camp à celles de ses rivaux populistes : "Pendant que nous défendons notre sécurité, ils défendent Master Poulet".

Dans le dossier du Canon français, seul un député RN a pris la parole pour dénoncer la duplicité des Insoumis prompts à autoriser une rave party tout en souhaitant interdire les banquets du Canon français : "Vous voulez interdire des fêtes légales, je pense par exemple aux banquets du Canon français. C’est tout à fait légal, ce sont des jeunes qui font la fête, une fête que vous n’aimez pas peut-être. Mais laissez-les faire la fête", a déclaré Émeric Salmon, implanté dans la Haute-Saône.

Comment expliquer ce silence relatif ? Le parti nationaliste poursuit plus que jamais sa stratégie de dédiabolisation et souhaite se tenir à distance des polémiques, prendre de la hauteur et montrer sa crédibilité. Son silence présente un autre avantage : mettre en avant un affrontement entre deux gauches plus irréconciliables que jamais.

Lucas Jakubowicz

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