Alors que Madagascar reste confronté à un déficit chronique d'accès à l'électricité, le développement des énergies renouvelables apparaît comme un levier stratégique pour réduire la dépendance aux énergies fossiles et soutenir la croissance économique du pays. Entre modernisation des infrastructures, besoins massifs de financement et gouvernance du secteur, les défis restent nombreux. Hasnaine Yavarhoussen, dirigeant du groupe Filatex, revient sur les conditions nécessaires pour accélérer la transition énergétique de l'île et sur le rôle que peuvent jouer les investisseurs internationaux.

Madagascar fait face à des défis en matière d'accès à l'électricité et de dépendance aux énergies fossiles. Quels sont aujourd'hui les principaux freins à lever pour accélérer la transition énergétique de l'île ?

Hasnaine Yavarhoussen. À Madagascar, nous faisons face à deux défis principaux : augmenter rapidement l’accès à l’électricité et réduire notre dépendance aux énergies fossiles importées. Mais avant même de parler de mix énergétique, le premier enjeu est celui des infrastructures : il faut disposer d’un réseau capable d’absorber et de transporter efficacement l’énergie produite.

Aujourd’hui, le réseau reste vétuste et les pertes techniques représentent un frein considérable. À Antananarivo par exemple, le réseau supporte déjà une pression extrêmement forte. Accélérer la transition énergétique suppose donc non seulement d’augmenter les capacités de production, mais aussi et surtout d’accompagner la modernisation et le renforcement des infrastructures de transport d’énergie, qui relèvent de la société publique, la JIRAMA. Groupe filatex a fait le choix d’anticiper les besoins du pays en augmentant fortement ses capacités de production, principalement dans les énergies renouvelables, avec 160 MW de projets actuellement en développement, dont 35 MW déjà installés.

Le deuxième enjeu est celui du financement. De nombreux projets existent, en particulier dans le renouvelable, mais leur « bancabilité » reste réduite dans des marchés perçus comme très risqués. Des mécanismes adaptés associant acteurs privés, institutions publiques et bailleurs internationaux doivent être mis en place pour répondre à ces difficultés. Enfin, il faut aussi une vision coordonnée de tout l’écosystème privé et public. La question de la gouvernance et de la planification est au centre de toute stratégie. Il en va de la souveraineté énergétique et économique du pays.

La Banque mondiale a récemment approuvé un plan de financement à hauteur de 250 millions de dollars afin de promouvoir une énergie plus propre et accessible. Pensez-vous que cela soit suffisant pour libérer le potentiel des énergies renouvelables à Madagascar ?

C’est évidemment une avancée très positive et un signal fort. Les partenaires internationaux considèrent à juste titre la transition énergétique malgache comme une priorité stratégique porteuse d’opportunités. Néanmoins, il ne faut pas oublier que les besoins sont considérables. Le taux d’électrification de Madagascar est de 36%, soit l’un des taux les plus faibles en Afrique. Les investissements nécessaires dans les infrastructures, la production et les réseaux se chiffrent sur plusieurs années en milliards de dollars.

Ce type de financement joue néanmoins un rôle important car il permet de créer un effet d’entraînement et de rassurer les investisseurs privés. L’enjeu désormais est d’accélérer l’exécution et de créer un cadre stable permettant au secteur privé de déployer rapidement des projets à grande échelle.

Groupe filatex est aujourd’hui un acteur majeur du solaire dans le pays. Quelle est votre feuille de route pour répondre à l'urgence énergétique des entreprises et des citoyens ?

Aujourd’hui, Groupe filatex est le premier producteur privé d’électricité à Madagascar et nous avons fait le choix que 100 % de nos nouveaux investissements énergétiques soient orientés vers les énergies renouvelables, principalement le solaire. Mais cette transition doit s’appuyer sur une base énergétique fiable. C’est pourquoi nous continuons également d’investir dans la mise aux normes et la maintenance de nos capacités thermiques HFO existantes, qui jouent un rôle essentiel pour stabiliser le réseau pendant la montée en puissance des renouvelables. 

Nous disposons d’une capacité de production d’énergie solaire extrêmement élevée à Madagascar. Et cette électricité est moins chère que celle produite par le thermique. Son approvisionnement est plus fiable et n’est pas soumis aux aléas géopolitiques ou aux variations en termes de prix. C’est pourquoi nous développons actuellement un portefeuille de projets représentant plus de 160 MW renouvelables, principalement dans le solaire, mais également dans l’hydroélectricité et certaines solutions hybrides. Cette énergie plus abordable et plus stable est un levier direct de développement.

Très concrètement, comment orchestrez-vous cette transition sur le terrain pour garantir à la fois une énergie propre et une continuité de service fiable pour les industries et les citoyens ?

Notre approche est pragmatique et fondée sur les réalités de Madagascar et de nombreux pays africains. La réalité aujourd’hui est qu’un système reposant exclusivement sur les énergies renouvelables n’est pas encore possible partout. Il peut s’agir de limites des réseaux électriques, des capacités de stockage encore insuffisantes à grande échelle ou des besoins de continuité de service pour les industries comme pour les populations.

C’est pourquoi nous croyons à des modèles hybrides combinant renouvelables et capacités thermiques pilotables, notamment au HFO. Le thermique permet aujourd’hui d’assurer la stabilité du réseau, de compenser l’intermittence du solaire et de sécuriser l’approvisionnement énergétique pendant la montée en puissance des renouvelables. Notre rôle, chez Groupe filatex, est précisément d’orchestrer cette transition de manière progressive, réaliste et soutenable économiquement, en construisant des solutions adaptées aux réalités du terrain plutôt qu’en appliquant des modèles théoriques importés.

Groupe filatex ne se limite pas à l'énergie ; vous êtes également présents dans l'immobilier et le commerce. Comment ces différents métiers se nourrissent-ils mutuellement pour créer un écosystème de développement durable et attractif à Madagascar ?

Historiquement, Groupe filatex a débuté son activité dans l’industrie textile. Petit à petit, nous avons étendu nos activités avec pour ambition de créer un écosystème économique puissant, créateur de valeur pour le pays. Depuis 45 ans, nous développons un modèle intégré autour de l’énergie, de l’immobilier, des zones franches et des investissements à impact. Aujourd’hui, nos zones franches représentent près de 39 000 emplois directs, nous avons livré plus de 100 000 m² de projets immobiliers et nous sommes devenus le premier producteur privé d’électricité du pays.

Ces activités se renforcent mutuellement. Une énergie fiable permet le développement industriel ; des infrastructures modernes renforcent l’attractivité économique ; et l’aménagement urbain contribue à structurer les territoires. Par exemple, nos zones franches industrielles intègrent désormais directement des solutions énergétiques renouvelables avec des projets de solaire en rooftop, permettant aux industriels d’accéder à une énergie plus compétitive et durable.

Notre ambition est de contribuer à construire des environnements capables d’attirer des investissements et de créer de l’emploi. Développer des projets économiquement solides et utiles au développement du pays est une ambition de long terme.

Au-delà de Madagascar, vous avez lancé de nombreux projets à travers l’Afrique. Quelle est la prochaine étape de votre expansion panafricaine et quelles leçons tirez-vous de ces premières expériences hors de vos frontières ?

Les problématiques énergétiques rencontrées à Madagascar existent dans de nombreux pays africains. Les enjeux d’accès à l’électricité, de stabilité des réseaux, de financement ou encore de bancabilité des projets sont largement partagés sur le continent. L’expérience acquise à Madagascar nous a permis de développer une expertise stratégique et opérationnelle sur ces sujets.

Aujourd’hui, nous développons plusieurs projets énergétiques en Afrique de l’Ouest et nous souhaitons continuer à nous déployer progressivement dans des pays où nous pouvons apporter de la valeur ajoutée, notamment à travers des approches intégrées combinant production, hybridation, stockage et réflexion sur les infrastructures. Il n’existe pas de modèle unique. Chaque pays possède ses propres réalités réglementaires, économiques et techniques. Il faut donc être agile, construire des partenariats solides, notamment avec des acteurs sur place.

Une stratégie que vous étendez même à l’Europe, en témoignent vos partenariats avec des sociétés françaises, Hyvity (pour l’hydroélectricité) et Energestro (pour le stockage). Quel est l'objectif de ces alliances avec des acteurs européens pour Madagascar ainsi que pour le futur du groupe ?

Groupe filatex a véritablement l’ambition d’incarner le pont entre expertise internationale et connaissance du terrain local. Les transitions énergétiques nécessitent aujourd’hui des compétences très pointues, notamment dans le stockage, l’hydroélectricité, l’intégration des réseaux intelligents… Collaborer avec des acteurs européens innovants nous permet d’accélérer le transfert de technologies et de renforcer la qualité technique de nos projets.

Ces alliances ont également pour objectif de rendre les projets africains plus crédibles et attractifs pour les investisseurs internationaux et les bailleurs. Cette logique de partenariat est au cœur de notre modèle. Nous travaillons également avec d’autres acteurs internationaux, comme Akuo, et continuerons à développer des collaborations techniques et industrielles capables d’apporter les meilleures solutions aux réalités énergétiques africaines.

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