Les Insoumis ont mis au cœur du débat public l’expression de "nouvelle France". Communautarisme assumé ? Patriotisme revisité ? Stratégie électorale ? Retour sur une notion qui fait parler.

Chaque année ou presque, un concept occupe le débat public. Il est commenté, disserté, loué, critiqué. Puis, il entre dans le langage commun. Pour le responsable politique qui en est l’auteur, c’est une grande victoire puisqu’il s’installe au cœur des discussions et voit ses idées placées au centre de l’actualité. Citons, pêle-mêle, Éric Zemmour et son "grand remplacement" en 2022, Emmanuel Macron et son "en même temps" en 2017, Nicolas Sarkozy et son "travailler plus pour gagner plus" cuvée 2007, ou encore la "fracture sociale" de Jacques Chirac en 1995.

Pour la présidentielle de 2027, il est possible que Jean-Luc Mélenchon ait frappé un grand coup. Depuis quelques mois, sa "nouvelle France" est sur toutes les lèvres. Mais que recouvre ce concept ? Que signifie-t-il ? Est-ce un thème de campagne avant l’heure ?

Un concept venu de la droite

Une nouvelle France

Premier constat, le concept existait déjà. Il venait de la droite. En 1993, alors qu’il est en pleine traversée du désert, lâché de toutes parts, Jacques Chirac tente de prendre de la hauteur et de se représidentialiser en vue du scrutin de 1995. Il publie un essai titré "Une nouvelle France, message à la jeunesse". Un ouvrage résolument optimiste.

En 2022, Valérie Pécresse se veut l’héritière de Jacques Chirac et reprend la formule. Dans son discours du Zénith, elle la détaille de manière précise. Il s’agit d’une vision plutôt libérale et pro-business du pays. La nouvelle France de la candidate LR est "décentralisée", "facilite la transmission", "délivrée des chaînes qui entravent les entrepreneurs". La question identitaire est présente, mais à la marge, puisqu’elle évoque : "Une nouvelle France qui se nourrit de ses racines et qui se donne des ailes", "celle des cathédrales et des satellites". Hélas, l’Histoire retiendra surtout sa prestation oratoire unanimement considérée comme ratée, voire ridicule.

"D’où parles-tu camarade" ?

Hormis les "melenchonologues", peu de monde est au courant : Avant Valérie Pécresse, Jean-Luc Mélenchon, en 2018, avait lui aussi eu recours à ce terme. En mai 68, les trotskystes affectionnaient un procédé lors des prises de parole en public. Ils posaient toujours la même question à l’orateur : "D’où parles-tu camarade ?". Objectif : le décrédibiliser en le transformant en ennemi de classe et débusquer son double jeu.

Jouons à cela avec Jean-Luc Mélenchon. Nous sommes le 18 novembre 2018. À l’époque, le fondateur de LFI est stratégiquement désemparé. Il cherche à glaner les 600 000 voix qui lui ont fait défaut pour accéder au second tour de la présidentielle. Les Insoumis sont alors divisés en deux écoles : l’une pense qu’il faut parler aux "fâchés mais pas fachos" de la France périphérique. L’autre qu’il faut s’adresser aux quartiers populaires et métissés des grandes villes. Le Patron ne sait alors sur quel pied danser. Il donne des gages à un camp et, "en même temps", à l’autre.

En novembre 2018, lors des Rencontres nationales des quartiers populaires à Épinay-sur-Seine, Jean-Luc Mélenchon théorise son concept : "Les banlieues sont la nouvelle France sur laquelle on s’appuiera pour tout changer demain"

Le 18 novembre, il montre patte blanche à la seconde école lors de la première édition des Rencontres nationales des quartiers populaires à Épinay-sur-Seine. L’évènement est organisé par Éric Coquerel, député de Seine-Saint-Denis. Lui aussi ancien trotskyste, ce compagnon de route de longue date de Jean-Luc Mélenchon fait alors partie des stratèges de l’école communautariste avec Danièle Obono.

Dans le cadre de son discours, Jean-Luc Mélenchon fait l’éloge de la nouvelle France cantonnée aux "quartiers populaires". Selon lui, "les banlieues sont la nouvelle France sur laquelle on s’appuiera pour tout changer demain". À l’origine, le thème est limité à une partie du territoire.

Le duo Coquerel-Mélenchon voit-il alors la nouvelle France sous le prisme social ou communautariste ? Nul ne sait. En revanche, à Épinay-sur-Seine, certains orateurs tiennent une ligne fort éloignée de l’universalisme républicain. Parmi eux, le militant indigéniste Youcef Brakni.

Communautarisme assumé ?

À partir de fin 2019, la ligne communautariste l’emporte chez LFI. La question raciale ou identitaire se mélange avec le social. La nouvelle France se révèle sous une grille où l’origine ethnique, religieuse et migratoire transcende tout. Certaines déclarations récentes apportent de l’eau au moulin. Dans un discours tenu à Lyon le 6 juin 2024, Jean-Luc Mélenchon déclare que "La nouvelle France, c’est nous, les mélangés, les bigarrés". Celui-ci se définira quelques mois plus tard comme un "Maghrébin européen". Afin d’incarner son idéologie et casser son image de "boomer blanc", fils d’européens implantés au Maghreb ?

Pour le maire de Saint-Denis, Bally Bagayoko la nouvelle France : "Ce sont des enfants de la République qui ont grandi dans les quartiers populaires, ce sont celles et ceux qui assument leur double appartenance"

Durant les derniers mois, marqués par le scrutin municipal, les candidats Insoumis, en campagne ou nouvellement élus ont, eux aussi, été amenés à théoriser ce concept. Pour le nouveau maire de Saint-Denis, Bally Bagayoko, il s’agit "des enfants de la République qui ont grandi dans les quartiers populaires", soulignant que "nous sommes les héritiers de l’immigration avec des parcours singuliers. La nouvelle France, ce sont celles et ceux qui assument leur double appartenance". La nouvelle France peut avoir un côté racialiste encore plus assumé. C’est notamment le cas d’Aly Diouara maire de La Courneuve. Invité à un podcast peu avant son élection, il racontait l’anecdote suivante : "On m’a dit : ‘Mets un blanc dans ton équipe si tu veux faire un score’’. J’ai répondu : ’Non, ce n’est pas comme ça que ça marche. Je préfère perdre cinq ou dix points et rester sur ma conviction’’".

Notons que de nombreux leaders de gauche expriment leur mal-être face à la nouvelle France mélenchoniste. Dans une tribune publiée dans Le Monde, début avril, Fabien Roussel, secrétaire national du PCF pourfend une notion qui "fait du communautarisme, essentialise les gens" et "occulte le combat de classe". De son côté, sur les ondes de France Inter, Raphaël Glucksmann estime qu’il n’y a "ni ancienne ni nouvelle France" et sous-entend que le but des Insoumis est simplement de capter le vote des banlieues populaires.

Selon Fabien Roussel, le concept "fait du communautarisme", "essentialise" et "occulte le combat de classe"

Patriotisme inclusif ?

Ce procès en communautarisme est évidemment rejeté par les Insoumis. Beaucoup expliquent qu’il s’agit avant tout d’une nouvelle forme de patriotisme. En somme, il s’agit d’inclure tous les citoyens dans la communauté républicaine, de les intégrer dans le roman national, de faire de la célébration de la diversité, de la lutte anti-racisme et contre l’extrême droite un acte censé ne pas laisser le monopole du patriotisme à la droite dure.

Pour reprendre les propos du député européen Insoumis, Younous Omarjee, il s’agit de s’opposer au RN et d’offrir "une vision optimiste, positive de l’Histoire en disant qu’il y a un débouché pacifique". Soulignons que lors de son arrivée à la mairie de Roubaix, le nouveau maire LFI, David Guiraud, avait pris soin de distribuer des dizaines de drapeaux français à ses militants présents sur le parvis de l’hôtel de ville.

Certains responsables LFI courent également les plateaux pour assurer que la nouvelle France va au-delà de la simple défense des "racisés" et des habitants de quartiers populaires. Ainsi, fin mars lors d’une interview à Sud Radio, le député Antoine Léaument déclare : "Je viens d’une ville rurale, je fais aussi partie de la nouvelle France". Selon lui, elle mettrait également à l’honneur « les femmes », ces dernières ayant « pris une place plus importante dans la société et la vie politique".

"Je viens d’une ville rurale, je fais aussi partie de la nouvelle France", assure le député Antoine Léaument

Même son de cloche du côté de Manon Aubry, le 12 avril, sur Cnews et Europe 1. Si la montée en puissance démographique de Français issus de l’immigration est selon elle une illustration de la nouvelle France, elle mentionne également "le droit des femmes qui a évolué". Une évolution "qu’il faut prendre comme telle dans la vie politique".

Alors la nouvelle France est-elle "inclusive" ? "Féministe" ? "Racisée" ? À chacun sa réponse. Un détail est néanmoins révélateur. Sur les sept grandes villes de France métropolitaine conquises par LFI – Saint-Denis, La Courneuve, Creil, Roubaix, Saint-Fons, Vénissieux et Vaux-en-Velin –, six maires sont "racisés", mais aucune femme ne dirige une mairie. Ces dernières ont souvent été investies dans des communes ingagnables. Un procédé qui fait plutôt vieille France...

Lucas Jakubowicz

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