Quatre historiens pointent avec rigueur la manière avec laquelle le parc de Philippe de Villiers tord l’histoire dans un but métapolitique. Mais les auteurs semblent, eux aussi, au service d’une idéologie. Une preuve supplémentaire que l’Histoire est un perpétuel champ de bataille.

Le clivage gauche-droite est-il bel et bien mort ? Il suffit de lire les critiques et comptes rendus de lecture du Puy du Faux pour comprendre qu’il vit toujours. Pour Thierry Lentz dans Le Point, l’ouvrage a pour but principal de "décortiquer, critiquer, empêcher de tourner en rond, pérorer un peu si nécessaire et tenter de gâcher le plaisir dans tous les cas". De l’autre côté de l’échiquier, dans Télérama, Samuel Gontier s’intéresse peu au fond de l’enquête. Avec le sens de la mesure qui le caractérise si bien, il préfère défendre les auteurs victimes, selon lui, de la tyrannie de la droite extrême. Qu’on fait les historiens Florian Besson, Pauline Ducret, Guillaume Lancereau et Mathilde Larrère pour susciter d’aussi vives passions ? Ils se sont intéressés au Puy du Fou...

Décorticage rigoureux

Leur objectif ? Montrer que le parc d’attraction est au service d’un projet politique qui, on le comprend très rapidement, ne suscite pas leur adhésion. Affirmer que l’entreprise prospère de Philippe de Villiers cultive une vision de la France "de droite", voire "d’extrême droite" est facile. Soulignons toutefois qu’en décryptant les scénographies des spectacles, les personnages mis en avant ou encore les périodes choisies, les auteurs apportent un éclairage pertinent sur "un discours très intelligemment construit".

Les quatre compères, qui ont passé plusieurs jours sur place, notent avec justesse que tous les tableaux représentés dans le parc vendéen obéissent au même schéma narratif : une communauté villageoise unie et joyeuse est frappée par un élément perturbateur venu de l’extérieur. L’héroïsme et le courage d’un noble et la foi catholique permettent presque à coup sûr de faire face à tous les obstacles. En filigrane, le schéma des trois ordres (la noblesse d’épée combat, le clergé prie, le peuple trime en silence et danse) est présent partout et ancre dans les esprits un "discours qui symbolise l’immobilité sociale".

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Au Puy du Fou, les spectacles ont globalement le même scénario : une communauté villageoise est heureuse et unie. Un évènement perturbateur venu de l'étranger survient mais héroisme et catholicisme permettent une "happy end"

L’ouvrage pointe également quelques points peu relevés par les critiques : aucun artiste ayant dépassé le XVIIIe siècle n’est mentionné dans les tableaux vivants. Rousseau, Diderot ou Voltaire sont donc tombés dans les oubliettes. De même, figures de la Révolution française et élites républicaines du XIXe sont systématiquement haineuses ou ridicules car, dans l’esprit de Philippe de Villiers, grand architecte du lieu, elles "vont petit à petit venir affaiblir le pouvoir aristocratique et social des vieilles familles aristocratiques".

C’est dans ces observations que l’enquête est la plus intéressante. Elle montre à quel point les concepteurs du parc mettent en avant une France fondée sur le culte de la noblesse, du catholicisme, du terroir. Une France où la conversion au catholicisme des Normands ou Romains est la condition sine qua none d’une intégration dans la communauté nationale. La vision de l’Hexagone véhiculée par le parc est l’intérêt central de ces presque deux cents pages.

À trop frapper, l’on se fatigue

Cet éclairage bienvenu et revigorant est toutefois gâché par certaines attaques. Est-il besoin de se centrer sur des détails insignifiants aux yeux des profanes pour discréditer le parc ? Est-il si dramatique que les moines de l’époque de Clovis rédigent en minuscule caroline ou que des chevaliers écrivent en cotte de maille ? Ces "micro-erreurs" mises quasiment sur le même pied que de graves anachronismes dans l’histoire de la Rome antique laissent poindre un certain acharnement qui gâche en partie les éléments les plus intéressants de l’enquête en immersion.

Le "pompon" est décroché dans le passage voulant démontrer la vision patriarcale et réactionnaire des lieux. O crime, O scandale : la boutique propose des jouets genrés. Aux petites filles des livres à colorier représentant des princesses, aux petits garçons les chevaliers. À elles les peluches de lapins, à eux celles d’aigles. Le comble apparaît lors de l’étude des menus des restaurants. Les plats caloriques et carnés portent des noms masculins (charcuterie du Vert-Galant, plat d’Aldéric, canard de Saint Philibert), tandis-que les recettes à base de légumes sont féminines (salade de la Reine Mathilde, tarte de Guenièvre). De quoi façonner dès l’enfance des milliers de petits Zemmour !

L’idéologie sort du bois

Ces critiques par leur "pinaillage" ou l’angle adopté montrent que les auteurs cherchent à éclairer, certes. Mais aussi à discréditer un lieu qui "mal-pense". En mettant en lumière la politisation du parc, ils révèlent bien vite que, eux aussi, sont clairement politisés.

Le Puy du Fou est empreint d'idéologie ? Oui. Mais les auteurs aussi...

L’attaque contre les jouets et la gastronomie genrés sont un incontournable de la nouvelle gauche universitaire. Les auteurs abattent leur jeu à la fin de l’ouvrage en suggérant de nouveaux scénarios historiques aux metteurs en scène du Puy du Fou. Honnêtement, ils donnent envie d’être vus même si l’on y retrouve, une fois encore, les préoccupations de leur idéologie. Avec eux, les croix et les villageois soumis à la noblesse sont invisibilisés. À la place, on tombe sur la bonne vieille lutte des classes marxiste mais aussi sur l’obsession pour la parité et la diversité. Les historiens proposent notamment de mettre en scène un marchand russe, qui a réellement existé, converti à l’islam pour son plus grand bonheur. Ma foi, pourquoi pas. Même s’il est assez troublant de se draper dans le rôle d’expert historique pour condamner, à juste titre, un parc à vocation idéologique. Pour verser dans les mêmes biais.

Le mythe de la neutralité historique

Toutefois, difficile de jeter la pierre aux auteurs qui montrent que l’Histoire est une matière "idéologiquement inflammable". Il est impossible d’être factuellement exact (eux-mêmes le reconnaissent). Finalement, le passé est avant tout au service de la politique et, osons-le mot, d’une certaine forme de propagande. D’une certaine façon un parc qui glorifie la France catholique est aussi inexact qu’un autre qui se base sur quelques anecdotes pour faire croire que l’égalité entre les hommes et les femmes ou la présence importante de l’islam ou de la culture africaine en France a toujours existé.

Sur la forme, le déroulé de lecture est agréable, les références mises en avant dans la bibliographie donnent des clés de compréhension de bon aloi. En revanche, la manie consistant à féminiser systématiquement tous les termes rend parfois la lecture hasardeuse. La première page mentionnant  "deux historiennes, deux historiens", "deux millions de spectateurs et spectatrices", "chercheurs et chercheuses", ou encore "toutes et tous" est particulièrement rébarbative. Elle est, comme l’utilisation répétée du terme "problématique" un must have de la nouvelle gauche universitaire. Les échanges entre universitaires de l’IEP de Grenoble cherchant à cancel les professeurs Vincent Tournier et Klaus Kinzler trop déviants à leurs yeux reprennent à plusieurs reprises le terme "problématique". Ce qui "signe" la charge des auteurs. Qui, malgré tout, ont donné naissance à un ouvrage ayant toute sa place dans le débat public. Et accessoirement dans une bibliothèque.

Lucas Jakubowicz

Le Puy du Faux, enquête sur un parc qui déforme l’histoire, Les Arènes, 18 euros, 192 pages

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