Les experts-comptables sont aux premières loges pour anticiper les difficultés des entreprises. La profession s’attelle à accompagner les TPE et PME tant sur les sujets de trésorerie que sur ceux liés à l’anticipation de la transmission ou à la facture électronique. Le président de l'Ordre des experts-comptables revient sur leurs actions.
Damien Charrier (Ordre des experts-comptables) : "Nous observons un phénomène de sous-capitalisation des entreprises"
Décideurs. Vous publiez tous les trimestres un baromètre sur la santé des TPE-PME. Que dit-il de la santé des entreprises ?
Damien Charrier. Notre observatoire mesure l’activité des entreprises à partir des déclarations des experts-comptables. Ces derniers accompagnent 90 % des TPE et PME françaises, ce qui permet au baromètre de donner une image réelle de la situation. Celle-ci n’est pas excellente. Lors du premier trimestre 2026, et pour la cinquième fois consécutive, les défaillances d’entreprise augmentent et le chiffre d’affaires des sociétés a accusé, de 2024 à 2025, cinq trimestres de baisse. Certaines régions, comme la Normandie, ainsi que certains secteurs, résistent mieux que d’autres. La restauration souffre beaucoup (-6,8 % de chiffre d’affaires par rapport au premier trimestre 2025). Le bâtiment est également concerné par les difficultés. Or, il s’agit de deux secteurs qui comptent beaucoup d’acteurs.
Sur quels points les experts-comptables invitent-ils leurs clients à faire preuve de vigilance ?
Nous observons aujourd’hui un phénomène de sous-capitalisation des entreprises. Les trésoreries restent fragiles, car la crise dure dans le temps, ce qui peut rapidement faire basculer certaines sociétés en procédure collective. Beaucoup peinent à reconstituer les fonds propres perdus ou à absorber les pertes accumulées, fragilisant ainsi l’ensemble du tissu économique français. Nous travaillons donc activement sur la prévention et l’anticipation des difficultés. À ce titre, nous avons signé, avec les acteurs de la prévention, la Charte de confiance afin que les situations soient davantage anticipées et moins subies. Beaucoup de chefs d’entreprise ont encore du mal à accepter de se faire accompagner. Pourtant, plus ils attendent, plus les risques deviennent importants.
Comment aidez-vous les entreprises sur les sujets de transmission ?
Près de 500 000 chefs d’entreprise devront partir à la retraite dans les dix prochaines années. À l’échelle macroéconomique, nous travaillons aux côtés des équipes du ministre des PME, Serge Papin. L’Ordre est représenté dans les différents groupes de travail lancés sur le sujet (fiscalité, réunir l’offre et la demande…). Lors d’une conférence de presse organisée en avril, le ministre a évoqué l’une des propositions que nous avions formulées pour faciliter les transmissions : l’imposition progressive du crédit vendeur. À l’échelle microéconomique, nous accompagnons les vendeurs dans la préparation de la cession, qu’il s’agisse de l’organisation de l’entreprise, des compétences clés ou encore des questions patrimoniales… Du côté des repreneurs, qui ne sont pas toujours des chefs d’entreprise, mais parfois des salariés, les experts-comptables les informent sur le niveau de risque ou leur organisation patrimoniale. L’ensemble des acteurs concernés (notaires, chambres de commerce, dirigeants…) souhaitent avancer main dans la main sur ce sujet majeur pour la continuité du tissu économique. L’Ordre a aussi mis à disposition des guides consacrés aux méthodes de valorisation et au financement de la transmission. Nous nous montrons très actifs.
"Sur l'IA, nous cherchons à apporter de la perspective plutôt qu’à commenter les outils du moment"
Où en est-on dans la mise en place de la facture électronique ?
Quelque 22 000 experts-comptables accompagnent aujourd’hui 3,5 millions d’entreprises, sur les 7 millions qui seront concernées par le sujet. Les experts-comptables assistent leurs clients dans cette transition, notamment pour les aider à choisir une plateforme agréée et, le cas échéant, à formaliser les mandats nécessaires. Nous avons organisé des webinaires et des rencontres avec différentes branches et filières, mais aussi la publication de guides comparant les plateformes agréées à destination des entreprises comme des experts-comptables afin qu’ils puissent les benchmarker selon leurs besoins. Du côté des entreprises, les études montrent qu’elles sont plutôt prêtes pour l’entrée en vigueur prévue le 1er septembre (+23 points en mai 2026 par rapport à juillet 2025 et 60 % d’entreprises déjà opérationnelles ou ayant engagé un plan d’action sur le sujet).
Comment appréhendez-vous les sujets liés à l’intelligence artificielle ?
Le chantier de l’IA est tellement vaste que nous cherchons avant tout à construire une vision de son impact sur les organisations, qu’il s’agisse des outils de production individuels (fiscaux, sociaux, comptables, juridiques…) ou du management des cabinets. Nous cherchons à apporter de la perspective plutôt qu’à commenter les outils du moment. En outre, l’Ordre s’attelle à faire monter toute la profession à bord. Pour mener à bien cette acculturation, nous avons notamment publié un guide de l’utilisation de l’IA, une charte sur la confidentialité, organisé des webinaires et diffusé des exemples de prompts très concrets. L’idée est d’éviter que les cabinets ne soient dépassés. Entre l’IA et les nombreuses évolutions réglementaires, nous avons conscience de traverser une période charnière, mais notre profession se montre dynamique et s’adapte facilement.
Crédit photo : Guillaume Gradin
Propos recueillis par Olivia Vignaud

