Fondée en 2025, Elkedonia répartit son activité entre sa maison mère à Strasbourg – en charge de la recherche médicamenteuse – et sa filiale à Charleroi, en Belgique, consacrée aux biomarqueurs. Forte de huit membres, la biotech s’appuie sur le réseau d’Argobio, venture studio à l’origine de sa création. Entretien avec Delphine Charvin, CEO et co-fondatrice d’Elkedonia, et Thierry Laugel, managing partner de Kurma Partners et président d’Argobio.
Delphine Charvin (Elkedonia) et Thierry Laugel (Argobio) : "Sur 332 millions de personnes souffrant de dépression, un tiers n’a accès à aucun traitement efficace"
Décideurs. Quelle est l’ambition de la start-up Elkedonia ?
Delphine Charvin. Elkedonia s’est spécialisée dans le développement d'un nouveau traitement contre les maladies psychiatriques, en particulier les dépressions résistantes. Nous sommes encore au stade très précoce de la recherche de médicament avec une cible thérapeutique validée par les données des patients. C’est le résultat de trois ans de recherche menée par l'équipe du docteur Jocelyne Caboche au CNRS. À ce stade, il nous reste à identifier la série chimique qui deviendra le médicament. Nous développons également un volet biomarqueur afin de cibler les patients qui répondront le mieux au traitement. Il s’agit d’un besoin médical colossal : 332 millions de personnes dans le monde souffrent de dépression, dont un tiers n'a accès à aucun traitement efficace.
Quels éléments ont convaincu Argobio de miser sur ce projet ?
Thierry Laugel. Avant tout, la conviction de Delphine. Le cœur du modèle d'Argobio consiste à parier sur des innovations scientifiques issues des meilleurs laboratoires européens, mais surtout sur des personnes compétentes qui peuvent transformer une découverte académique en médicament industriel. C'est une aventure longue, exigeante, et fondamentalement humaine. Sur des centaines de projets identifiés, nous en avons incubé une quinzaine et créé huit sociétés. Ce que nous cherchons, ce sont des innovations capables de séduire les investisseurs sur le long terme, et répondant à des besoins médicaux réels, non couverts, basés sur une science vraiment différenciante.
"Nous travaillons sur une molécule administrable par voie orale, à la maison, avec un effet dès la première prise"
Comment se distingue votre innovation des produits déjà existants ?
D. C. Nous travaillons sur une molécule administrable par voie orale, à la maison, avec un effet dès la première prise. Le produit échappe aux effets secondaires des traitements actuels et est accessible à tout âge, qu’il s’agisse d’adolescents ou de personnes âgées.
Notre cible thérapeutique se situe précisément dans le circuit cérébral impliqué dans l'anhédonie, l'incapacité à ressentir du plaisir, un marqueur clé de la dépression. Les psychiatres nous ont alertés sur son importance : plus l'anhédonie est sévère, plus le risque de suicide est élevé. Pourtant, les traitements actuels mettent six semaines à agir, parfois sans amélioration sur ce symptôme spécifique. Nos concurrents directs sont les agents psychédéliques en voie de commercialisation. Mais leur profil, avec des risques d'hallucinations ou leur potentiel addictif, les rend inadaptés à certaines populations, notamment les plus jeunes. C'est sur ce créneau que nous nous positionnons, avec un mode d'action radicalement différent.
Comment se présente le modèle économique de la société ?
D. C. Notre mode d’administration représente une rupture avec les thérapies existantes. L'eskétamine, administrée sous supervision médicale à l'hôpital, mobilise du personnel soignant sur une journée entière. Notre innovation engendrerait des économies significatives pour le système de santé, tout en permettant aux patients de reprendre plus rapidement une vie normale. Nous envisageons un coût de production maîtrisé et un accès au remboursement favorable, au regard du bénéfice thérapeutique attendu.
T. L. Il faut rappeler qu’Elkedonia est une société très jeune, dont le modèle est entièrement fondé sur la R&D pour les dix ans à venir. Le développement d'un médicament se chiffre en centaines de millions d'euros. Le véritable défi consiste à entretenir l’attractivité de la société pour lever des fonds dans la durée. Cela suppose des résultats probants et des équipes convaincantes auprès des investisseurs. La valeur ajoutée d’Elkedonia, pour les patients, pour les médecins et la société, fonde sa légitimité.
"Un dirigeant de biotech est souvent seul face à des décisions complexes"
Que représente la communauté Argobio une fois les start-up lancées ?
D. C. Les start-up sont accompagnées au quotidien. C’est ma première expérience en tant que CEO et je reste très proche des entrepreneurs en résidence chez Argobio. C'est aussi un avantage concret, peut-être sous-estimé. Cette communauté d’entrepreneurs permet de confronter ses idées, de recommander des partenaires et de préparer les prochaines levées de fonds. Grâce à cela, la société a bouclé son premier tour d'amorçage fin mai 2025.
T. L. Cette communauté implique un apprentissage croisé. Un dirigeant de biotech est souvent seul face à des décisions complexes : s'appuyer sur des profils ayant déjà conduit un parcours complet, jusqu'à la cession, est fondamental. Pierre d’Epenoux, désormais président du comité stratégique d'Elkedonia, a mené ImCheck Therapeutics jusqu'à sa cession à Ipsen en 2025. C'est le type d'expérience que nous cherchons à mettre au service des entreprises qui démarrent. Kurma fait par ailleurs partie des investisseurs d’Elkedonia. C’est la preuve de notre ambition : assurer la continuité entre l'incubation et le financement.
Propos recueillis par Léa Pierre-Joseph
