Faire appel au vivant pour soigner les vivants : un principe qui fonde l’essor des biomédicaments ces dernières années, dont la dynamique s’est accélérée en France depuis 2021 au sein de France Biolead. Une structure qui réunit l’ensemble des acteurs de la filière. Compétitivité, attractivité et souveraineté, les défis sont considérables. Laurent Lafferrère, président de l’association, dresse l’état d'une filière qui entend s’imposer comme un pilier stratégique.
Laurent Lafferrère (France Biolead) : "Les biothérapies représentent 60 % des médicaments en développement"
Décideurs. Quel est le rôle de France Biolead ?
Laurent Lafferrère. France Biolead regroupe l’ensemble de la filière française de production de biomédicaments. Lancée officiellement en décembre 2022 sous l'égide de l'État, l’association rassemble acteurs de la recherche académique, biotech, groupes pharmaceutiques, CDMO ou encore investisseurs. Cette transversalité lui assure un positionnement singulier. Notre rôle de tiers de confiance favorise les rencontres en vue de projets scientifiques, technologiques et industriels. Cette mission porte la voix de la filière directement auprès des pouvoirs publics. L'objectif est clair, faire de la bioproduction française un pilier du futur hub européen des biomédicaments.
Il y a quelques années, nous parlions du retard historique de la France en matière de bioproduction. Où en est-on ?
La crise Covid a été un électrochoc. Elle a rappelé l'intérêt stratégique de maîtriser non seulement l'innovation thérapeutique mais aussi les capacités industrielles de production. Depuis 2021, une forte dynamique de rattrapage est à l'œuvre, portée notamment par France 2030. Les créations et extensions de sites se multiplient. À Toulouse, le site Just-Evotec Biologics – récemment racheté par Sandoz – a introduit des procédés novateurs dans la fabrication d'anticorps. Sur le plan académique, la France figure parmi les quatre premiers déposants de brevets en bioproduction à l'échelle européenne. Un atout considérable. On voit également émerger des équipementiers comme Verdo, spécialiste de la chromatographie, ou Pierre Guérin, fabricant de bioréacteurs qui fournit notamment les usines de Samsung Biologics en Corée. Citons aussi Calipso Sensor, née d'un consortium réunissant Capgemini, Sanofi, le CEA Leti et CentraleSupélec, qui commercialisera dès l'an prochain un capteur innovant dédié au suivi de la fabrication des biomédicaments.
"La France figure parmi les quatre premiers déposants de brevets en bioproduction à l'échelle européenne"
Face à une compétition mondiale redoutable, quel est votre état des lieux ?
Les États-Unis conservent une avance significative, portée par leur puissance financière, leur appétence au risque et leur rapidité d'exécution. Ils représentent 45 % du marché mondial, ce qui en fait une zone d'attraction sans équivalent. De son côté, la Chine est à l'origine de près de 40 % des essais cliniques mondiaux et accélère massivement ses investissements industriels. Face à ce constat, nos principales difficultés tiennent à l'accès au financement privé, à l'attractivité des talents, à l'agilité réglementaire et à notre capacité collective à transformer des innovations scientifiques en capacités industrielles durables. En ce sens, je place un fort espoir dans le Biotech Act, en cours d'examen au sein de l'Union européenne. Nous aurons également besoin de stabilité réglementaire. Les cycles d'investissement sont longs et doivent coïncider avec des règles en vigueur pérennes.
Quelle est votre feuille de route pour les prochaines années ?
Nos ambitions reposent sur trois piliers : compétitivité, attractivité et résilience. Sur le premier, nous avons mobilisé plus de 115 experts académiques et industriels pour identifier les priorités de R&D, les barrières technologiques et les besoins industriels par famille de biomédicaments. Sur l'attractivité, la bioproduction souffre d'un réel déficit de visibilité. Nos campagnes, notamment sur les réseaux sociaux, commencent à porter leurs fruits. Nous ciblons en priorité les postes en tension tels que les techniciens de bioproduction, pharmaciens responsables et ingénieurs en bioprocédés. La Journée nationale de la bioproduction — dont la troisième édition vient de se tenir — a réuni lors des deux premières éditions plus de 65 événements en France, 400 structures et 3 000 visiteurs. Quant à la résilience industrielle, il s'agit de sécuriser les chaînes de valeur et de contribuer à un cadre réglementaire plus agile. Cela inclut l'essor des biosimilaires, qu'il faut davantage percevoir comme une opportunité industrielle que comme un simple outil de maîtrise comptable des dépenses de santé.
Quels exemples démontrent concrètement ces avancées ?
Les CAR-T in vivo illustrent parfaitement ce que la filière est capable de produire. Le principe : prélever les cellules du patient, les modifier génétiquement, les faire croître en laboratoire, puis les réinjecter. Cette thérapie prometteuse, notamment contre les lymphomes, sera sensiblement moins coûteuse à produire que les traitements actuels. C'est une avancée décisive pour la soutenabilité des systèmes de santé. Elle est aussi symptomatique d'une réalité plus vaste, les biothérapies représentent aujourd'hui 60 % des médicaments en développement. Ils prendront une place croissante dans le traitement des cancers, des maladies auto-immunes et des maladies rares, dont on recense près de 7 000 formes différentes.
"La santé est encore trop souvent perçue comme un coût, alors qu’elle représente un investissement stratégique sur les plans sanitaire, technologique et économique"
Le coût de ces médicaments anime de nombreux débats. Quels écueils de financement par le système de santé discernez-vous en France ?
Les biomédicaments sont complexes à développer et à fabriquer, ce qui se répercute sur leur prix. Les innovations de procédé constituent des leviers essentiels pour maîtriser ces coûts dans la durée. Mais le problème de fond est ailleurs, la santé est encore trop souvent perçue comme un coût, alors qu’elle représente un investissement stratégique sur les plans sanitaire, technologique et économique. À ce titre, la situation géopolitique actuelle rappelle l’importance de maîtriser sa chaîne de valeur.
Quelle place pour les biosimilaires ?
Les biosimilaires sont trop souvent réduits à une variable d'ajustement budgétaire. Pourtant, ils permettraient d’améliorer l'accès aux traitements et, ainsi, de faciliter le financement des thérapies innovantes. Sur le plan industriel, ils représentent également l’opportunité de renforcer le tissu français et européen. Encore faut-il que tous les acteurs avancent de concert, des pouvoirs publics jusqu’aux patients et prescripteurs. Cela suppose de gagner en compétitivité sur les procédés, la digitalisation, l'automatisation et le contrôle qualité.
La filière de la bioproduction emploie déjà 76 000 personnes en France, dont près de 30 % dans la production. Elle s’inscrit au cœur de notre capacité à soigner notre population et à maîtriser nos dépenses de santé au point qu'il faudrait la placer au même niveau stratégique que la défense nationale.
Propos recueillis par Léa Pierre-Joseph
