La mise sur le marché d’un nouveau produit ou d’une nouvelle solution est souvent le fruit d’un travail qui ne se limite pas à la R&D. Financement, formation, recrutement, industrialisation, commercialisation : les dirigeants d’entreprises de taille moyenne sont mobilisés sur tous les fronts.
PME, l'innovation à tous les étages
En 2027, HDF Energy fera sortir de sa nouvelle usine de Blanquefort ses premières piles à hydrogène de forte puissance. À terme, cet ancien site de Ford pourra produire jusqu’à 80 unités par an, avec la possibilité de doubler cette capacité grâce à l’extension de l’espace de production disponible à proximité. "Nous nous sommes lancés dans un marché pertinent sur le long terme, sans savoir précisément combien de temps il mettrait à se développer. Pour l’instant, les projets internationaux liés à l’hydrogène se concrétisent à un rythme satisfaisant", souligne l’entreprise.
Dynamiser les territoires
Créée en 2012 et cotée en Bourse depuis 2021, HDF Energy diversifie ainsi ses activités, la société développant jusqu’à présent des projets de centrales de production d’électricité. Ce qui lui assure aujourd’hui une présence dans 20 pays répartis sur les cinq continents et permet l’emploi de plus de 100 collaborateurs de 20 nationalités différentes. Ce n’est pas un hasard si le Sud-Ouest s’est imposé comme un territoire pertinent pour l’implantation du nouveau bâtiment évolutif. "Nous y trouvons un tissu industriel d’excellence autour de l’aéronautique et du spatial, avec notamment des sous-traitants de qualité." HDF prévoit ainsi de réaliser 70 % de ses approvisionnements à l’échelle locale ou européenne. Le projet devrait également générer 500 emplois directs sur le site et plus de 1 000 emplois indirects.
L’innovation permet dès lors de dynamiser l’emploi dans les territoires, en particulier quand elle débouche sur une phase d’industrialisation. "L’innovation n’est pas suffisante si elle ne se transforme pas en produit, souligne Aaron Solomon, PDG de Munic. Il faut maîtriser l’industrialisation, la production." Sa société conçoit et développe des solutions technologiques permettant de collecter et de décoder les données issues des capteurs de véhicules automobiles, ainsi qu’une plateforme d’intelligence artificielle destinée à les analyser et à les valoriser. Une expertise qui lui permet de faire de l’ingénierie et d’industrialiser ses idées.
Le public en soutien
Dans les deux cas, les entreprises citées ont pu s’appuyer sur des dispositifs publics pour mener à bien leurs projets. Munic a notamment bénéficié du plan France relance 2030 pour se positionner sur l’IA appliquée à la vision. Par exemple, si une caméra pouvait détecter les fruits récoltés par un tracteur en apprenant à un logiciel à reconnaître tel ou tel fruit, l’IA à réseaux de neurones peut désormais être entraînée pour apprendre à distinguer les espèces et mieux repérer les produits qui ne ressemblent pas forcément à la description initiale. "Notre valeur ajoutée consiste à fragmenter l’exécution pour que le système ne soit ni trop lourd ni trop coûteux pour les clients", explique Aaron Solomon.
"L’innovation n’est pas suffisante si elle ne se transforme pas en produit"
Le dirigeant salue également le rôle joué par Bpifrance, aussi bien dans les financements que dans l’accompagnement à l’export. Un enjeu stratégique pour Munic, qui réalise 65 % de ses ventes en zone Amériques, contre 35 % en Europe. De son côté, HDF Energy, qui s’était jusque-là financée sans aides, a présenté il y a cinq ans un projet dans le cadre d’un financement public adossé à France 2030 et au programme européen PIIEC hydrogène. "C’était la condition pour que HDF devienne industriel. Nos concurrents en Chine ou en Inde sont, eux, aidés. Pour se lancer dans un marché qui monte doucement en puissance, il est nécessaire de pouvoir bénéficier de financements afin de se trouver sur un pied d’égalité à l’international." Le dirigeant se réjouit d’ailleurs que la mentalité ait évolué sur ce sujet. "Auparavant, on avait de bonnes idées qui étaient ensuite industrialisées en Chine. Je suis heureux de voir que la France et l’Europe considèrent désormais l’industrie comme stratégique."
Repenser les technologies
HDF Energy s’appuie sur des technologies existantes, jusque-là développées à destination des bus et des camions, pour concevoir le coeur de ses piles à combustible. "La R&D demeure au centre de notre démarche, tout en capitalisant sur des briques technologiques déjà matures afin de les déployer à des niveaux de puissance inédits", explique son dirigeant. Bien que les chefs d’entreprise jugent certaines aides publiques indispensables pour accompagner l’émergence de nouvelles solutions, ils insistent également sur l’importance de la commande publique. L’État étant un grand donneur d’ordre, elle s’avère plus puissante que les subventions et permet aux entreprises de vivre durablement de leur activité.
Certaines innovations, si elles ne mènent pas nécessairement à des projets industriels, proposent de véritables solutions aux entreprises. C’est le cas de Shippeo. Fondée il y a une dizaine d’années, la société s’est attaquée à un marché traditionnel et très ancien : le transport de marchandises. Un secteur certes stratégique mais qui avait peu évolué. "Avec des acteurs comme Amazon, nous sommes habitués à pouvoir tracer un colis et avoir de la visibilité sur sa livraison, mais cela n’était pas le cas dans le BtoB, la prise d’informations n’ayant jamais été pensée pour le client final", explique Lucien Besse, son cofondateur. Alors qu’avec ses associés, ils ne connaissent pas le domaine, ils décident d’interroger les différents acteurs de la chaîne logistique afin de les aider à combler ce trou dans la raquette qui a un impact sur la gestion de la supply chain et, in fine, la satisfaction client. Shippeo a réussi le tour de force de connecter plus de 1 000 systèmes d’information différents de transporteurs.
"L’enjeu est de trouver le bon équilibre entre innover et rester vivant"
Si leurs outils sont améliorés de manière continue afin de faciliter l’agrégation de nouveaux clients et logiciels de transporteurs, l’un des principaux enjeux concerne aujourd’hui la gestion des données. "Le Waze du BtoB n’existait pas, résume Lucien Besse. Nous avons développé notre propre algorithme de machine learning capable de calculer les ETA (estimated time of arrival) des clients." L’entreprise, qui a séduit plus de 300 grands comptes, parmi lesquels Leroy Merlin ou Coca-Cola HBC, s’intéresse évidemment à la fiabilité de la data. Le traitement de ces données permet, par exemple, d’identifier le temps d’attente des transporteurs lors des opérations de déchargement ou encore de proposer un nouveau port d’arrivée en cas de congestion de celui prévu initialement. La solution IA développée par Shippeo permet aux clients de discuter avec des agents conversationnels en mesure de proposer "des plans d’actions et de rendre lisibles des informations qui ne le seraient pas forcément de prime abord".
Travailler autrement
Les trois entreprises interrogées n’ont pas rencontré de difficultés particulières dans leurs recrutements. "Nous avons embauché des personnes avec des bagages techniques qui n’étaient pas forcément habituées à travailler sur le type de systèmes du secteur, mais cela n’a pas posé de problème", rapporte Lucien Besse. Pour sa part, l’entreprise d’Aaron Solomon se situe près de l’Epita, école d’ingénieurs en intelligence informatique, ce qui lui permet d’être au plus près de futurs collaborateurs qualifiés. HDF Energy a quant à elle recruté des profils issus des secteurs de l’oil and gaz et de la chimie, "avec des niveaux techniques élevés. Le principal défi consistait surtout à intégrer dans une PME des personnes qui n’ont pas forcément les mêmes manières de travailler."
Si ces entreprises sont tout à fait en mesure d’innover en permanence, et de façon de plus en plus poussée et reproductible grâce à l’IA, il n’empêche qu’il ne faut pas que l’innovation devienne un risque. "L’enjeu est de trouver le bon équilibre entre innover et rester vivant, analyse Aaron Solomon. Si nous n’innovons pas assez, très rapidement, nous serons rattrapés par les Asiatiques qui feront la même chose à moindre coût. Mais, à l’inverse, si nous dépensons trop d’argent pour innover, nous risquons de mourir." Une équation que ne résoudra pas l’IA ?
Olivia Vignaud
photo : Usine d'HDF Energy, à Blanquefort
