Pendant des années, le journaliste Frédéric Martel a parcouru le monde à la rencontre d’intellectuels qui vouent une haine à l’Occident. Ils sont pourtant admirés par une partie de nos élites, à l’extrême droite comme à l’extrême gauche.
Frédéric Martel : "Le dénominateur commun de ceux qui haïssent l’Occident ? La haine de la démocratie"
Décideurs Magazine. Pourquoi avoir écrit "Occidents, enquête sur nos ennemis" ?
Frédéric Martel. Vu de France, il est impossible de ne pas constater que de nombreuses personnes détestent l’Occident. Mais il est parfois difficile de comprendre pourquoi, tant les raisons de ce rejet semblent enchevêtrées et contradictoires.
Je me suis dit qu’il serait intéressant de partir à la rencontre de ces "architectes de la haine" et de les écouter. J’ai ainsi visité une cinquantaine de pays et me suis entretenu avec des milliers d’interlocuteurs se présentant comme des intellectuels, mais ressemblant parfois davantage à des propagandistes ou des communicants. Parmi eux figuraient des membres du Hamas ou du Hezbollah, des nationalistes arabes, des panafricains, des intellectuels organiques du régime chinois ou de la Russie poutinienne, mais aussi des castristes et des chavistes…
Vous incarnez l’archétype de l’intellectuel de la gauche libérale occidentale et ne cachez pas vos valeurs. Avez-vous eu des difficultés à nouer le contact ?
Pas vraiment, je n’ai jamais caché mes motivations. La plupart des personnes contactées assument pleinement ce qu’elles sont et souhaitent défendre leurs idées. Elles cherchent à convaincre et à faire passer leur message.
Ces profils divers et dispersés à travers le monde ont-ils des points communs ?
Leur analyse repose souvent sur une vision fausse, caricaturale et figée de ce que nous sommes. Personne n’a la même définition de l’Occident et chacun y projette son propre ressentiment. Pour les castristes ou les chavistes, le principal ennemi est les États-Unis ; pour le Hamas et le Hezbollah, c’est Israël. La France, elle, est dans le viseur des théoriciens du panafricanisme ou du FLN algérien. Quant aux Chinois, ils considèrent Taïwan, le Japon ou la Corée du Sud comme l’Occident. Même s’ils ont peu de choses en commun, ces profils sont tous adeptes de la stratégie de Mao :" Il faut définir l’ennemi principal, puis l’ennemi secondaire." Dans leur imaginaire, la civilisation occidentale est sans aucun doute le principal.
"Personne n’a la même définition de l’Occident et chacun y projette son propre ressentiment"
Au fond, je dirais que ce qui rapproche toutes ces familles de pensée, c’est la haine du mouvement et de la modernité. Plus fondamentalement encore, ce qui ressort partout, c’est le rejet de la démocratie. Cela est flagrant lorsque les personnes interrogées travaillent pour des régimes en place. L’idéologie est alors souvent secondaire. Ce sont des mafias financières, des kleptocraties, des oligarchies qui ne pourraient pas continuer à voler leur peuple dans une démocratie. Tous savent que l’État de droit, la liberté de la presse et le pluralisme "cassent le business".
Votre travail montre la fascination qu’exercent, sur une partie des intellectuels occidentaux de gauche, des courants qui nous détestent. Comment l’expliquer ?
Sur tous les continents et à toutes les époques, la pensée anti-occidentale se construit sur les travaux d’auteurs occidentaux de gauche radicale. C’est le cas de Karl Marx, Edward Said, Frantz Fanon… Ce qui est sûr, c’est qu’à l’intérieur de notre système, certaines reprennent les arguments de nos ennemis et j’assume de les qualifier d’ennemis de l’intérieur.
Des personnalités très à gauche nourrissent une telle animosité à l’égard de l’Europe et de l’Amérique, avant tout perçues comme bourgeoises, capitalistes et oppresseurs, qu’elles se retrouvent par campisme à soutenir ceux qui nous rejettent. On peut aussi, à gauche, rencontrer des personnes qui reprennent des arguments forgés par le Hamas ou le Hezbollah dans un simple but électoral. LFI constitue un exemple parfait de cette tendance.
"Des personnalités très à gauche nourrissent une telle animosité à l’égard de l’Europe et de l’Amérique, avant tout perçues comme bourgeoises, capitalistes et oppresseurs, qu’elles se retrouvent par campisme à soutenir le Hamas ou le Hezbollah"
Certains adhèrent à ces idéologies par utopisme ou de bonne foi. Que font-ils quand ils se sentent dupés ?
Encore une fois, par campisme ou par orgueil, une large fraction reste sur sa position initiale. Il est désormais établi que Che Guevara fut un criminel de guerre. Il jouit malgré tout d’une certaine aura. Que la flamme de la jeunesse nous pousse à l’aimer, pourquoi pas. Pourtant, aujourd’hui, des universitaires ayant pignon sur rue continuent à le soutenir, lui et ses héritiers autoproclamés, comme les régimes cubain et vénézuélien.
Votre livre fait état d’un paradoxe : des figures intellectuelles, politiques et médiatiques, souvent très à droite, qui prétendent défendre l’Occident ont bien des affinités avec d’autres qui veulent sa perte…
Ce sont des liens assez logiques. Des intellectuels russes comme Alexandre Douguine se présentent comme les défenseurs des valeurs chrétiennes, familiales et traditionnelles. Il a « la cote » au Kremlin, qui mène une guerre hybride contre l’Occident. Mais certaines figures d’extrême droite en France, en Allemagne ou en Italie, admirent Vladimir Poutine pour des raisons sociétales. Ce qui les mène à s’en prendre à nos démocraties libérales. Dans l’Hexagone, c’est très perceptible dans les médias du groupe Bolloré, en premier lieu CNews.
J’ai du mal à comprendre ce phénomène de manière rationnelle, tant il semble échapper à toute logique. Pour eux, la haine du macronisme ou de l’Union européenne est telle qu’ils sont prêts à entendre toute critique qui va dans leur sens, y compris lorsqu’elle émane d’un régime hostile. Si des voix extérieures les confortent dans l’idée que c’était mieux avant, que l’Europe est woke, incroyante et décadente, ils prennent ! On retrouve un mécanisme comparable chez les universitaires de gauche engagés en faveur du Hamas.
"Pour une fraction de l'extrême droite, la haine du macronisme ou de l’Union européenne est telle que certains sont prêts à relayer toute critique qui va dans leur sens, y compris lorsqu’elle émane d’un régime hostile. C'est le cas dans les médias de Bolloré, en premier lieu CNews"
La détestation de la démocratie occidentale conduit à ce que j’appelle un "U Turn". Des figures d’extrême gauche peuvent se retrouver dans la pensée de figures d’extrême droite, d’anciens marxistes deviennent ultranationalistes, tandis que d’autres se tournent vers le Hezbollah.
Nos démocraties reposent sur la liberté d’expression. Comment combattre ceux qui cherchent à les affaiblir sans renoncer à nos propres valeurs ?
Ce qui caractérise l’Europe aujourd’hui, c’est la possibilité de débattre, de critiquer nos élus, nos valeurs de l’intérieur et c’est très bien comme ça. Mais il y a un problème, identifié par les pouvoirs publics : des systèmes d’ingérence, financés de l’extérieur par la Russie, la Chine, l’Iran ou encore la Turquie, profitent de la liberté dont ils peuvent bénéficier pour saper nos valeurs de l’intérieur. Ils mettent en avant tout ce qui peut accréditer l’idée que notre système est faible ou en déclin. Ils aiment mettre en valeur les casseurs, les manifestants, le racisme, les inégalités ou les problèmes économiques.
Pour autant, il est possible de combattre ces idéologies en restant fermes sur nos valeurs. La liberté d’expression permet aussi de déconstruire ces discours, de les contester et de les critiquer. Et n’oublions pas qu’en démocratie, tout n’est pas permis : il y a des règles. On ne peut pas défendre la violence, l’antisémitisme, l’incitation à la haine. Nous avons des instances comme l’Arcom qui peuvent en théorie agir. En somme, nous disposons d’un arsenal offensif et défensif.
Propos recueillis par Lucas Jakubowicz
Cartographie d’une haine
Frédéric Martel publie peu. Mais chacun de ses livres est un best-seller à l’échelle mondiale. Dans sa nouvelle enquête, il s’interroge sur la haine de l’Occident : qui sont ceux qui nous détestent ? Sur quoi se basent-ils ?
Comme à son habitude, l’essayiste a arpenté tous les continents, s’est entretenu avec des centaines d’intellectuels, d’activistes, de responsables politiques : Anticolonialistes, guévaristes, spin doctors de Poutine ou de Xi Jinping livrent au journaliste le fond de leurs pensées.
L’ouvrage met en exergue deux points cocasses : la fascination de certains intellectuels occidentaux pour ceux-là mêmes qui veulent notre perte. Mais aussi le fait que "défenseurs" et "ennemis" de l’Occident se nourrissent mutuellement et se ressemblent beaucoup.
Occidents - Enquête sur nos ennemis, de Frédéric Martel, Plon, 620 pages, 26 euros

