Entretien avec François Doussin, CEO Suez en Afrique, à l’aube d’une nouvelle ère : celle du transfert de compétences, de l’emploi local massif et de la valorisation des déchets.

Avec plus de 80 % des capitales africaines alimentées par ses installations, Suez incarne la longue histoire industrielle française sur le continent. Face à l’urbanisation massive et aux bouleversements climatiques, le groupe mise sur la réhabilitation d’infrastructures existantes et des partenariats public-privé structurés. 

Décideurs. Plus de 80 % des capitales africaines sont alimentées par une usine construite par le Groupe Suez. Quels sont vos principaux marchés et projets stratégiques ?

François Doussin. Pour expliquer ce chiffre, il faut rappeler que Suez est l’héritier de l’entreprise Degrémont – actuellement notre division Ingénierie et Construction –, fondée en 1904. Dès l’après-guerre, dans les années 1940, le groupe a beaucoup construit en Afrique, car le continent faisait face à un déficit d’infrastructures majeur. Après recensement, sur les 54 pays africains, nous avons construit des usines dans la plupart d’entre eux au cours de cette longue histoire. Le temps des grandes infrastructures a évolué, même si nous restons présents sur ce segment d’activité. Nos grands marchés historiques sont l’Afrique du Nord avec le Maroc, la Tunisie et l’Égypte, qui est le premier pays où nous nous sommes implantés.

En Afrique de l’Ouest, un partenariat public-privé avec l’État du Sénégal pour la production et la distribution d’eau potable en zones urbaines et périurbaines nous offre une forte présence dans le pays. Nous sommes également présents en Angola sur Luanda, avec un projet d’assistance à l’EPAL, l’entreprise publique responsable locale- ment de la production et de la distribution d’eau potable, et nous allons démarrer prochainement au Gabon notre contrat de services d’eau.

En ce qui concerne les déchets, nos activités sont principalement localisées au Maroc, en Tunisie et en Afrique du Sud avec EnviroServ, qui a aussi des activités en Ouganda et au Mozambique. Notre premier axe stratégique aujourd’hui consiste à optimiser les infrastructures existantes en développant l’assistance tech- nique et la réhabilitation. Il s’agit de capitaliser sur les investissements initiaux de conception et construction des usines effectués par le passé. Leur réhabilitation, plutôt que le lancement de nouveaux projets longs et complexes, bénéficie aux sociétés de l’eau et d’assainissement et aux populations.

Trois projets majeurs illustrent clairement cette capacité de réhabilitation : les stations Eau Potable de Ntoum au Gabon, de Kifangondo en Angola, et une dizaine de stations d’épuration du sud de la Tunisie. Le deuxième axe est le transfert de savoir-faire qui permet d’optimiser les compétences des équipes africaines grâce à une méthodologie propre qui va de l’évaluation individuelle et collective jusqu’à la mise en place de programmes de formation. Les équipes locales prennent la relève, elles assurent la pérennité des services à l’avenir. La jeunesse africaine demande des emplois et des formations sur place, et c’est le défi que nous devons actuellement relever.

Hormis sa jeune démographie, quelles sont les particularités du continent africain qui affectent votre activité ?

À cause des pressions économiques, de la croissance démographique et du changement climatique, l’Afrique fait face à des défis climatiques tels que des sécheresses prolongées et des épisodes de crues soudaines, ainsi que des défis économiques, notamment la surexploitation des ressources. Nous observons deux phénomènes majeurs. D’une part, une urbanisation intrinsèque à la vitalité du pays, d’autre part, le changement climatique et ses répercussions sur l’exode des populations, chassées par les épisodes de pluie ou de sécheresse hors norme qui se succèdent.

Un exemple : les inondations au nord du fleuve Sénégal endommagent des villages complets et mettent en péril des villes côtières comme Saint-Louis. Cela entraîne des déplacements de populations vers les métropoles urbaines. Les États doivent gérer les besoins actuels et préparer l’avenir en accompagnant le développement des villes, tout en maintenant et réhabilitant les infrastructures existantes. Ils peuvent compter sur le soutien de Suez pour apporter ses savoir-faire techniques et opérationnels et accompagner la transition écologique des pays.

Le transfert de savoir-faire que vous mettez en place vise-t-il à former des collaborateurs Suez ou à développer des compétences locales indépendantes ?

Les deux cas de figure existent. En Tunisie, où nous sommes concessionnaires pour la gestion de l’assainissement dans quatre gouvernorats du sud du pays, les collaborateurs sont salariés de notre filiale Scast, dont Suez est majoritaire, et bénéficient d’un programme de transfert de savoir-faire ambitieux. Au Sénégal, Suez est partenaire technique minoritaire aux côtés de l’État au sein de la société SEN’EAU. La société a sa propre gestion, mais répond aux standards Suez – nous n’appliquons pas de traitement au rabais en matière de santé et sécurité par exemple ! Par ailleurs, grâce au programme de transfert de savoir-faire, 25 000 heures de formation sont dispensées chaque année aux collaborateurs. L’entreprise a également créé « l’École des Plombiers » au Sénégal, une formation diplômante pour faire face à un déficit de techniciens, en collaboration avec le 3FPT et le Centre sectoriel de formation professionnelle du bâtiment et des travaux publics. Grâce à elle, en cinq ans, 100 jeunes en décrochage scolaire ont trouvé un emploi durable.

Constatez-vous une dépendance des pays d’Afrique aux experts internationaux ? Est-elle appelée à perdurer ?

Notre vision de l’équilibre entre service de l’eau et souveraineté se traduit par le transfert de savoir-faire et des technologies aux équipes africaines. Au Sénégal, les experts internationaux ne représentent que trois millièmes de l’effectif ! Trois personnes sur 1 200, qui travaillent dans le support technique et l’intégration de nos technologies. En Tunisie, nous avons huit experts techniques sur 1 000 personnes. En Égypte, tous les collaborateurs sont égyptiens et nos effectifs au Maroc sont aujourd’hui 100 % marocains. Nos métiers ne se délocalisent pas, nous sol- licitons forcément l’emploi local.

Le défi pour nous consiste à former, créer des filières, accompagner vers le digital et organiser le transfert de savoir-faire. Il y a d’ailleurs des échanges techniques entre la France et le Sénégal qui fonctionnent dans les deux sens. Le Sénégal est confronté à des situations que ne connaît plus l’Europe, et nous capitalisons sur les bonnes pratiques de nos collaborateurs sénégalais pour les déployer dans d’autres régions où Suez est présent, en Asie centrale par exemple.

Comment s’articule votre stratégie entre eau et gestion des déchets ?

Nous répondons aux besoins de nos clients et déployons des services d’eau et d’assainisse- ment, ou de gestion des déchets en fonction des missions qui nous sont confiées. Nous sommes par exemple présents sur les deux activités en Tunisie et au Maroc. Concernant les déchets, le continent arrive à un moment crucial : leur valorisation devient possible. Elle pourrait servir d’une part à produire de l’énergie renouvelable, alors que le prix de l’énergie est élevé ; d’autre part, à réduire les émissions de GES, dont une grande partie est liée à l’absence de traitement des déchets – la décomposition naturelle des déchets organiques émet du méthane. Même si l’Afrique émet globalement peu de gaz à effet de serre, ces émissions sont fortement concentrées sur la chaîne de gestion – ou plutôt la non-gestion – des déchets. Cette situation ouvre des capacités de « financement vert ».

L’accord de Paris sur les émissions de carbone dans l’atmosphère permet au continent africain de bénéficier de subventions et de crédits carbone pour faire émerger ces projets. Aujourd’hui, nous développons des décharges contrôlées, des green landfills, comme à Meknès au Maroc, où nous récupérons le biogaz généré par le traitement des déchets pour produire de l’électricité. La gestion des déchets a des bénéfices importants pour la santé publique, et elle a aussi des répercussions sur la qualité de l’eau. Une grande métropole qui ne traite pas ses déchets augmente les risques de pollution des cours d’eau et des nappes phréatiques, ce qui met en danger la production d’eau potable locale pour les habitants.

Quels sont les exemples de PPP actuels que vous souhaitez mettre en avant ?

Nous sommes très fiers d’être un partenaire historique de nombreux États africains, notamment en Afrique du Nord et de l’Ouest. Cette histoire nous a permis de nouer des relations de confiance, de partage de technologies et de savoir-faire avec nos partenaires africains pour apporter des services essentiels dans l’eau, l’assainissement et les déchets. La Commission économique des Nations unies pour l’Europe – CEE-ONU – a d’ailleurs décerné à SUEZ et à l’État du Sénégal le premier prix des Partenariats public-privé en mai 2025 pour SEN’EAU. En effet, SEN’EAU est l’exemple d’un partenariat public-privé réussi parce qu’il permet au Sénégal de conserver la souveraineté sur la gestion de l’eau, un domaine stratégique et prioritaire de politique publique, tout en bénéficiant des compétences et des technologies de Suez. Le groupe apporte son savoir-faire et sa capacité d’innovation au projet, notamment la maîtrise technique à travers des outils numériques et l’amélioration des processus de production et de distribution d’eau potable.

Depuis cinq ans, SEN’EAU assure un accès continu à une eau de qualité à 10 millions de personnes au Sénégal. En Tunisie, le contrat de concession pour l’assainissement de quatre gouvernorats du sud du pays illustre aussi la réussite de ce modèle. Mis en place par l’Office national de l’assainissement, il s’agit du premier PPP du secteur de l’eau tunisien. Les résultats de la première année d’opération constituent déjà une vitrine sur le continent. Nous sommes déterminés à continuer à travailler avec nos partenaires africains pour développer ce schéma de partenariat public- privé au bénéfice de la santé des populations et de la souveraineté des territoires.

Comment structurez-vous le financement de vos grands projets en Afrique ?

La bonne nouvelle, c’est qu’aujourd’hui des financements sont disponibles pour l’Afrique. Nous nous intéressons prioritairement aux projets dont nous pouvons mesurer les bénéfices pour la santé et le bien-être des populations et pour la protection de l’environnement. Nous avons recours à trois types de financement classiques : les bailleurs multilatéraux continuent leurs interventions avec des appels d’offres ; nous sommes capables de lever de la dette, même localement grâce aux banques africaines ; enfin, nous montons aussi des projets structurés, pour lesquels nous recherchons une garantie auprès des bailleurs de fonds, ce qui permet un effet de levier. Au lieu d’avoir des bailleurs avançant de gros montants sur fonds propres, cela permet de démultiplier les projets en faisant appel à des capitaux privés.

Quels sont vos objectifs de croissance pour les trois à cinq prochaines années ?

Nous nourrissons de grandes ambitions de développement en Afrique, où nous comptons doubler notre chiffre d’affaires. Mais nous ne cherchons pas la croissance pour la croissance. Nous privilégions les projets structurés qui conjuguent trois éléments : une mesure d’impact sur les populations, une volonté politique des autorités locales d’améliorer la situation, et un projet bancable. Nos activités génèrent des emplois locaux, ce qui profite aux populations sur place. Suez entend continuer son développement en Afrique à travers des solutions sur mesure, avec des technologies de dernière génération, la numérisation des métiers de l’eau et des déchets et la transmission de savoir-faire pour préparer l’avenir.

Propos recueillis par Alexandre Hervaud

Cet entretien est publié dans le cadre du dossier spécial du guide Décideurs Afrique et Moyen Orient 2026.  

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