Coautrice de la bande dessinée Travailler demain où dialoguent treize personnalités aux parcours variés, l’ancienne ministre du Travail Muriel Pénicaud appelle à repenser en profondeur le travail et insiste sur l’importance d’un débat collectif et pluraliste.
Muriel Pénicaud : "Nous avons vraiment besoin d’un grand débat sur le travail"
Décideurs. Pourquoi avoir choisi la bande dessinée pour parler du travail de demain ?
Muriel Pénicaud. Le travail va être profondément bouleversé dans les prochaines années et cela nous concerne tous. Il faut qu’on ait notre mot à dire et, pour un débat réussi, le pluralisme est nécessaire. D’où le fait de faire appel à treize profils divers dans l’ouvrage. Le format BD a en outre l’avantage de s’adresser à tous les âges, toutes les générations, aussi bien aux étudiants qu’aux salariés, aux indépendants, aux chefs d’entreprise, aux retraités…
Vous faites intervenir de nombreuses personnalités du monde économique, syndical, scientifique et entrepreneurial, quel est l’objectif ?
Nous avons vraiment besoin d’un grand débat sur le travail, que ce soit dans la société, en famille, entre collègues et avec ses amis. Nous voulions donner à réfléchir et à débattre. C’est pourquoi sont présents au fil des pages des chefs d’entreprise comme Sophie Bellon, Benoît Bazin ou Pascal Demurger, mais aussi des leaders syndicaux, tels Philippe Martinez, Marylise Léon et Ron Oswald. Des experts et des voix de la société ont également répondu à l’appel. Je pense évidemment à Aurélie Jean sur l’intelligence artificielle et les algorithmes, mais aussi à des profils comme Rachel Khan. Enfin, nous tenions à donner la parole à des militants comme Isabelle Rome sur l’égalité femmes-hommes, Moussa Camara sur l’égalité des chances et Jasmine Manet sur l’accompagnement des jeunes.
Dans la BD, vous utilisez la formule "on ne travaille plus pour la même chose qu’hier" : qu’est-ce que cela dit du basculement de notre rapport au travail ?
Le basculement est un phénomène planétaire. Il a été amplifié et accéléré par la crise sanitaire, ou plus exactement les confinements, qui ont amené jeunes, moins jeunes, ouvriers, cadres, dirigeants à s’interroger sur le sens de leur travail. Beaucoup ont changé de métier après cette expérience qui nous a fondamentalement bousculés.
"La plateformisation ou l’ubérisation de pans entiers de l’économie se fait au détriment du sens au travail"
Et puis, il y a une tendance lourde et longue. Aujourd’hui, le travail n’est plus forcément la chose la plus importante dans la vie. Il est premier ex aequo ou deuxième avec la famille, les loisirs. Il est nécessaire de prendre en compte que l’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle n’est plus la revendication d’une petite minorité, c’est une véritable exigence.
Au-delà de l’équilibre, il y a aussi l’attente de sens. Répondre à cette évolution de société est un défi pour les employeurs. Comment les entreprises peuvent-elles répondre à cette demande de sens ?
Thierry Marx, Marylise Léon et Philippe Martinez se rejoignent, ce qui n’était pas évident a priori, sur le fait que la plateformisation ou l’ubérisation de pans entiers de l’économie se fait au détriment du sens au travail. C’est une dépendance par rapport à une plateforme, un être anonyme, qui peut modifier vos conditions de salaire et d’exercice de votre métier très rapidement, et ce, sans négociation, avec une insécurité et peu de filets de sécurité sociaux.
L’enjeu du sens concerne aussi le syndicalisme. Marylise Léon montre qu’aujourd’hui les jeunes ne s’engagent plus dans une institution mais dans un projet, où figurent d’autres dimensions, comme l’écologie.
Peut-on vraiment former les managers à accompagner les transformations ?
C’est un énorme enjeu. Des générations de cadres, notamment en France, ont subi un management assez vertical et autoritaire. Certaines générations l’ont vécu et constatent que, désormais, les plus jeunes posent des conditions relatives à la vie quotidienne, pas uniquement des conditions de salaire ou d’évolution.
"Beaucoup de nouveaux entrants sur le marché du travail ne veulent plus un boss, mais un coach comme on dirait dans le sport"
Beaucoup de nouveaux entrants sur le marché du travail ne veulent plus un boss, mais un coach comme on dirait dans le sport, c’est-à-dire quelqu’un qui révèle les talents, qui les développe individuellement et collectivement. Ce n’est pas la même posture. Or, les managers d’aujourd’hui, bien souvent, n’ont pas eu des boss coachs mais des patrons. Ils se retrouvent au cœur de la mutation sans être outillés pour l’accompagner.
Qui a encore le pouvoir d’agir sur ce futur du travail ? L’État, les entreprises, les citoyens eux-mêmes ?
Un peu des trois, je suppose. L’important, c’est que tout le monde ait le pouvoir d’agir si on veut que ce ne soit pas juste anxiogène, qu’on donne aussi du pouvoir à chacun pour se former. C’est un peu ce qu’on a commencé à faire en France avec le compte personnel de formation (CPF) et on ira certainement plus loin dans le futur.
Le dialogue social peut-il encore jouer un rôle structurant ?
Le dialogue social est le pire des systèmes à l’exception de tous les autres, comme le disait Churchill pour la démocratie, c’est tout de même ce qu’on a inventé de mieux. Je pense qu’on a besoin de démocratie politique et de démocratie sociale, donc le dialogue social va continuer à être important. Mais Marylise Léon et Philippe Martinez reconnaissent que, s’ils ne changent pas leur manière d’aborder le sujet, ils auront une désaffection et ils n’auront pas d’avenir. Eux aussi sont amenés à faire une certaine révolution interne.
Comment voyez-vous le futur du travail sur plusieurs années ?
Comme dans toutes les grandes mutations, le meilleur et le pire peuvent arriver. Il y aura des dégâts et des avancées formidables. Tout dépend un peu de nous tous, où qu’on soit, et ça commence par la discussion, pour pouvoir agir. C’est pour cela qu’on a voulu faire cette BD, afin de donner un petit peu plus d’arguments.
Propos recueillis par Cem Algul
Travailler demain, le futur du travail vu par 13 personnalités, de Muriel Pénicaud, Mathieu Charrier, Nicoby, Glénat, 144 pages, 23 euros

