Le coup d’envoi de la Coupe du monde de football vient d’être donné. Nombreux sont les parallèles établis entre le management des équipes sportives et celui des entreprises. Quelles leçons les dirigeants peuvent-il tirer des méthodes des entraîneurs et des coachs de haut niveau ? Quelles pratiques sont réellement transposables au monde de l'entreprise ? Éléments de réponse avec Noémie Cicurel, directrice développement des équipes Europe chez Robert Half.
Décideurs. Pourquoi dresser un parallèle entre le management d’équipes sportives et le management en entreprise ?
Noémie Cicurel. Tout n’est pas transposable dans les deux types de management, mais certains parallèles méritent d’être établis. Dans les deux cas, l’objectif est le même : conduire une équipe vers la performance. Pour y parvenir, plusieurs piliers communs existent. Parmi les composantes incontournables : une communication régulière et un niveau d’exigence élevé, qui n’est pas incompatible avec la bienveillance. Les bons leaders savent reconnaître leurs erreurs, expliciter leur vision et partager leurs plans d’actions. Notre étude "Ce que veulent les candidats 2026" montre que 45 % des salariés français déclarent rester dans leur entreprise pour "l’ambiance de travail bienveillante". À l’inverse, seuls 17 % envisagent de partir en raison d’un profond désaccord avec un manager. Ce n’est donc pas un niveau d’exigence élevé qui les pousse à s’en aller. Un bon leader sait donner sa place à chacun et orchestrer les différents talents.
La Coupe du monde de football vient de commencer. Quels enseignements tirer de ce sport ?
Dans le foot, on a vu ce qui a contribué à la victoire du PSG cette année en Ligue des champions – équipe orchestrée par Luis Enrique où chacun a sa place – ou à l’inverse ce qui a entraîné le désastre de la Coupe du monde 2010 en Afrique du Sud, lors de laquelle les bleus ont fait la grève de l’entraînement. Un certain nombre de critères ont contribué à ce fiasco : guerres d’egos, manque de communication entre les joueurs et ceux qui les entouraient, notamment l’entraîneur, désamour du public. En entreprise, ces dysfonctionnements se traduisent par une dégradation des relations entre le management et les équipes, un manque de communication avec les fonctions support ou encore des clients mécontents. Les décisions mal expliquées laissent place à l’interprétation. L’engagement doit également être réciproque. Un leader protège ses équipes. On critique en privé et on complimente en public.
"Un bon leader sait donner sa place à chacun et orchestrer les différents talents"
Le fiasco de la Coupe du monde en Afrique du Sud prouve que réunir des personnes à l’esprit de compétition très développé ou très bien rémunérées ne suffit pas à former une équipe qui gagne. Est-ce pareil en entreprise ?
Oui. Toujours selon notre étude "Ce que veulent les candidats" 2026, si le salaire a longtemps été le premier critère d’exigence pris en compte par les candidats, il a été supplanté cette année par le bon équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle. Celui-ci passe par le télétravail, la flexibilité, mais aussi, indirectement, par une relation apaisée avec son management. La rémunération reste un sujet important, mais même dans des équipes à hauts salaires, comme au foot, elle ne suffit pas à garantir une victoire.
Qu’est-ce qui a concouru à la victoire du PSG ?
Luis Enrique a développé une technique de management où chacun a sa place et joue un rôle précis dans l’équipe. Tous les joueurs contribuent à la performance de l’équipe et le travail de chacun, à son niveau, est reconnu à sa juste valeur. Luis Enrique est un bon chef d’orchestre, qui va chercher les meilleurs.
Comment gérer une équipe qui compte plusieurs "stars" ?
Un bon dirigeant arrive à gérer les forts egos et à tirer parti des forces de chacun au bénéfice de tous. Il doit savoir déterminer de quoi a besoin son équipe lorsqu’il recrute. Il faut trouver différents types de profils : ceux qui veulent manager, ceux qui sont de bons techniciens, ceux qui performent dans un domaine précis… et les réunir autour d’une vision. Les équipes qui fonctionnent bien sont complémentaires.
"Les équipes qui fonctionnent bien sont complémentaires"
Le sport de haut niveau est quasi obsédé par la détection des talents. Tout comme les entreprises ?
Les responsables sportifs cherchent souvent à détecter le potentiel des joueurs, et ce, le plus tôt possible, plutôt qu’à recruter uniquement des professionnels qui dominent leur sujet. Car si vous proposez à une personne de faire exactement de ce qu’elle faisait déjà dans son ancien poste, elle sera moins stimulée que si elle maîtrise 75 % de sa nouvelle tâche. Le challenge va alors la motiver. Les entreprises doivent trouver le bon équilibre entre les nouveaux arrivants qui ont du potentiel et des collaborateurs déjà très compétents, tout en parvenant à les faire travailler efficacement ensemble. C’est également vrai lorsqu’il s’agit de faire collaborer différentes générations au sein d’une même équipe. Par ailleurs, notre étude montre que 54 % des salariés français interrogés ne souhaitent pas devenir managers, principalement par crainte du stress et des responsabilités. C’est une vraie évolution. Tout est une question d’équilibre.
Y a-t-il des profils plus à même de coacher des équipes ?
Deux profils se distinguent : ceux qui mettent les mains dans le cambouis, et qui jouent et contribuent directement à la réussite collective en montrant l’exemple. C’est très appréciable de voir un manager "mouiller la chemise". Dans le sport, ce rôle est souvent incarné par les capitaines d’équipe. L’autre type de leader qui performe est celui qui porte une vision et fixe un cap. Dans le sport, cette fonction revient à l’entraîneur. En entreprise, ces deux profils existent. Dans un monde idéal, il faudrait disposer des deux dans chaque structure.
"Les pure solo players finissent souvent soit par stagner soit par changer régulièrement d’entreprise"
Est-ce un plus de noter sur son CV que l’on pratique un sport collectif ?
Il n’y a pas de règle absolue. Certaines personnes excellent dans leur travail ou sont de bons coéquipiers sans pratiquer le moindre sport. En revanche, lorsqu’un candidat mentionne sur son CV une activité sportive, cela peut faire l’objet d’une discussion afin de voir comment il perçoit sa discipline. On va chercher "la preuve" qu’il a vraiment l’esprit d’équipe, par exemple. Cela peut être en lui demandant comment il a réagi après avoir perdu une compétition.
Certains sportifs qui pratiquent des disciplines solitaires donnent des conférences dans le cadre du monde de l’entreprise au cours desquelles ils analysent leur parcours. Qu’en ressort-il ?
Lors des conférences de presse ou de conférences en entreprise, de grands sportifs expliquent que, même s’ils ne pratiquent pas un sport collectif, comme le tennis, leur réussite repose sur un collectif. Ils sont loin d’avoir grandi seuls. Dans une entreprise, le service comptable par exemple contribue à la réussite de l’entreprise. On observe que les pure solo players finissent souvent soit par stagner soit par changer régulièrement d’entreprise. Ils ne peuvent pas monter les marches d’une même entreprise s’ils ne font pas partie du collectif.
Propos recueillis par Olivia Vignaud