Face aux limites des structures hospitalières et à une transition démographique sans précédent, le système de santé français évolue. Au cœur de cette mutation, le concept de « virage domiciliaire » s'impose. À la tête de SOS Oxygène, prestataire de santé à domicile (PSAD), Luc Pastorel décrypte les enjeux de ce modèle économique et médical.

20 000 personnes dépendantes à accompagner en plus par an d’ici à 2030 et 85 % des concernés qui souhaitent "vieillir à domicile".  Des chiffres qui expliquent la place prépondérante du secteur des prestataire de santé à domicile (PSAD) dans le système de santé, malgré un important déficit de notoriété publique. Une discrétion inhérente à la nature même de l'activité, qui se déploie dans la sphère privée des patients.

Pour Luc Pastorel, PDG de SOS Oxygène, acteur de la filière "cette méconnaissance s’explique par la nature même de notre intervention : nous opérons dans l’intimité des foyers, là où l'acte de soin est par définition protégé des regards. [...] Le PSAD est le garant d’une technologie "invisible" qui permet à des patients atteints de pathologies lourdes ou à des personnes âgées isolées de rester chez eux. Or, on sait que c’est une demande quasi-unanime : le soin à domicile est une demande sociétale." Oxygénothérapie, pression continue positive (PPC) pour le traitement des apnées du sommeil, ou encore lits médicalisés et matériel de rééducation lourde : le domicile s'est transformé en une véritable unité technique. Aujourd'hui, ce sont plus de quatre millions de patients en France qui dépendent quotidiennement de ces dispositifs pour leur maintien à domicile.

Au-delà du confort évident pour le patient, le basculement vers ce type de soins constitue une réponse à la soutenabilité des finances publiques, aujourd’hui exsangues. Face au vieillissement de la population, l'appareil hospitalier et les structures d'hébergement classiques se révèlent incapables d'absorber les flux futurs à périmètre constant. Les projections indiquent qu'il faudrait créer 365 000 places supplémentaires en Ehpad d'ici 2050, une trajectoire jugée irréaliste sur le plan logistique et budgétaire. C'est ici que l'argument financier devient central. "L'argument est économique autant que médical. En moyenne, une prise en charge au domicile est dix fois moins chère qu'une hospitalisation. Pour notre système de santé, c’est un levier d’efficience colossal."

Des défis persistants

Si le modèle est plébiscité, sa pérennité est conditionnée à une équation macroéconomique fragile. Au cours des cinq dernières années, le coût global du maintien à domicile a progressé à un rythme supérieur à celui de l'inflation. Cette dérive fait peser un risque majeur d'exclusion sur les familles les plus modestes si les mécanismes de compensation ne suivent pas. Pour Luc Pastorel, la viabilité du système repose sur la maîtrise absolue du reste à charge : "Pour que ce modèle reste une solution viable pour tous, nous devons veiller à ce que le reste à charge des familles ne devienne pas un obstacle au bien-vieillir chez soi."

Pour bien accompagner les patients, le défi humain reste aussi conséquent : le secteur des services à la personne se trouve face à un mur d'attractivité, avec un besoin de recrutement estimé à 800 000 salariés d'ici le milieu du siècle, un défi "immense" selon la DREES. Or, sans auxiliaires de vie, l’écosystème du soin à domicile vacille, PSAD compris. Regroupés sous la bannière de syndicats comme l'Upsadi, les acteurs indépendants du secteur luttent dans le même temps activement pour leur reconnaissance en tant qu’acteurs de santé à part entière, « au côté de l’ensemble des intervenants de santé », refusant d'être cantonnés à une simple fonction de logisticiens. Avec plus de 35 000 professionnels mobilisés sur le territoire, l'enjeu dépasse la simple querelle sémantique. Il s'agit d'acter que le domicile constitue désormais une base technique et un pivot du système de santé.

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