David Lisnard et Guillaume Kasbarian font partie des rares responsables politiques à assumer leur libéralisme sur la scène politique française. Leur pari ? Imposer leur ligne au sein de LR et de Renaissance. Face à l’échec, ils se mettent davantage à leur compte. Au risque de marginaliser davantage leurs idées ?
Libéralisme : David Lisnard et Guillaume Kasbarian s’affranchissent
Benjamin Constant, Frédéric Bastiat, Jacques Rueff, Raymond Aron, Bertrand de Jouvenel… La France a donné naissance à de nombreux théoriciens du libéralisme. Pourtant, pour des raisons à la fois historiques et stratégiques, rares, très rares, sont les responsables politiques qui assument ouvertement leur libéralisme. À gauche comme à droite, la défense de cette idéologie demeure taboue. Les années passent et le même cliché colle à la peau : cette école de pensée consisterait à défendre les plus riches au détriment de l’intérêt général.
Les rares candidats ayant fait le pari de porter un programme en partie libéral ont déçu dans les urnes : Jean Lecanuet, malgré ses 15,5 % à la présidentielle de 1965, n’a pas durablement marqué la vie politique, Alain Madelin, à la tête de Démocratie libérale, n’a recueilli que 3,9 % des suffrages en 2002. François Fillon, affaibli par les affaires au second tour, à cause du Penelope Gate et d’un programme économique qui aura fait peur à certains, a lui aussi échoué. Malgré sa volonté d’incarner la "start-up nation", Emmanuel Macron se révèle plutôt étatiste…
Gramscistes libéraux
Finalement, pour un libéral, la meilleure façon d’imposer ses idées passe par la fameuse théorie du coucou ou, pour parler savamment, la posture gramsciste. Il s’agit d’intégrer un parti politique en mesure d’exercer le pouvoir, d’y imposer ses thématiques et ses cadres, puis d’y devenir majoritaire. Sur la scène politique française, deux personnes sont adeptes de cette stratégie.
Chez LR, David Lisnard porte depuis des années une ligne libéralo-conservatrice. Il l’affirme dans des livres, les médias, l’état-major du parti ainsi que lors de nombreuses rencontres avec la jeunesse ou les élites économiques. Pour peser davantage, il a lancé en 2014 Nouvelle Énergie, son propre mouvement. Jusqu’à présent, celui-ci a toujours été associé à LR. Il y a un an, le Cannois avait expliqué sans filtre sa stratégie dans les colonnes de Décideurs Magazine : "Il faut porter ses idées, évangéliser, mener le combat culturel. En somme, il faut faire du gramscisme pour redevenir majoritaire dans notre pays".
Celui qui est également président de l’Association des maires de France pensait avoir marqué des points en conditionnant son soutien à Bruno Retailleau dans son duel avec Laurent Wauquiez : "à l’inscription dans le corpus de LR de plusieurs mesures de Nouvelle Énergie, indispensables au redressement du pays : retraite par capitalisation, libéralisation scolaire, déréglementation et lutte contre la bureaucratie. Très vite, les propositions ont été acceptées et intégrées au projet".
Du côté de Renaissance, Guillaume Kasbarian applique lui aussi la "méthode Lisnard". Le trentenaire, député de l’Eure-et-Loir depuis 2017, se définissait comme "libéral intégral sur les questions économiques, mais aussi sociétales" dans une interview à Décideurs Magazine. Lui non plus n’a pas ménagé sa peine pour faire connaître ses idées, que ce soit à la tête de la commission des affaires économiques ou comme ministre du Logement puis de la Fonction publique, de la Simplification et de la Transformation de l’action publique.
À l'intérieur de LR ou de Renaissance, les idées de Lisnard et Kasbarian ne sont pas majoritaires lorsqu'il s'agit de passer aux actes
L’affranchissement
De l’intérieur, les deux hommes ont probablement constaté que leurs idées étaient loin d’être majoritaires. LR consacre son énergie à tenter de survivre et la question des alliances avec d’autres forces politiques occupe les débats au détriment du travail idéologique. Le macroniste constate que le gouvernement s’éloigne de la "start-up nation", lâche du lest sur les réformes de retraites, sacrifie l’équilibre budgétaire et fait croître la bureaucratie et la machine à taxer. Conséquence ? En ce début de printemps 2026, les deux hommes choisissent de changer de stratégie et de s’affranchir.
Le 31 mars, sur le plateau de France 2, David Lisnard annonce que Nouvelle Énergie et lui-même prennent leurs distances avec LR "qui n’a pas quitté, tout simplement, ses ambiguïtés et la macronie ». Il affirme également sa volonté de participer à une large primaire de droite et de porter "un projet libéral, sécuritaire, éducatif et scientifique".
Au même moment, Guillaume Kasbarian prend lui aussi une initiative marquante. Dans une interview accordée au Parisien le 11 avril, il annonce la création d’un nouveau mouvement, Le Parti de la liberté, un nom emprunté à celui du président argentin Javier Milei. Son objectif ? "Faire confiance à l’individu, donner un grand coup de pied dans la fourmilière".
Nouvel entrisme ou indépendance définitive ?
À ce stade, les motivations réelles de David Lisnard et Guillaume Kasbarian restent difficiles à décrypter. Certains y voient une manière de mettre une pression idéologique sur leurs familles politiques respectives. En d’autres termes, le message serait : "Adoptez nos idées, ou nous partirons vraiment en vous affaiblissant". Une étape nouvelle dans le gramscisme, donc. Après tout, entre David Lisnard et Bruno Retailleau, les ponts ne sont pas rompus.
De son côté, Guillaume Kasbarian n’a pas claqué la porte de Renaissance et assure que le Parti de la liberté n’est pas une "écurie personnelle".
Précisons également qu’au sein de leurs mouvements politiques les deux hommes ne sont pas isolés. Le bloc central peut se reposer sur des députés comme Pierre Cazeneuve ou sur Christelle Morançais, présidente de la région Pays de la Loire. Cette proche d’Édouard Philippe est connue pour sa rigueur budgétaire. Chez LR, des profils comme Jonas Haddad peuvent également relayer les idées portées par David Lisnard.
David Lisnard et Guillaume Kasbarian devront choisir entre la pureté idéologique et le risque de marginalisation
Finir comme les souverainistes ?
Stratégiquement, David Lisnard et Guillaume Kasbarian n’ont pas intérêt à couper définitivement les ponts. S’ils le faisaient au nom de la pureté idéologique, ils prendraient le risque de marginaliser à la fois leurs idées et leurs personnes.
À certains égards, leur intransigeance pourrait reléguer durablement le libéralisme aux marges de la politique française. Les souverainistes, incarnés par leurs porte-drapeaux Nicolas Dupont-Aignan, François Asselineau et Florian Philippot ne diront pas le contraire
Certes, ils restent « droits dans leurs bottes », mais sont à la tête de partis qui obtiennent des scores anecdotiques dans les urnes, n’ont ni élus, ni relais dans les grands partis. Ils peuvent se consoler en obtenant beaucoup de « likes » sur les réseaux sociaux, en se reposant sur un petit noyau de fans maraboutés, bruyants et pour beaucoup complotistes.
Les deux élus sont donc à la croisée des chemins : doivent-ils consentir des concessions et glisser quelques idées dans les programmes du bloc central ou de LR ? Ou rester "purs", au risque de devenir de simples influenceurs et de marginaliser davantage le libéralisme en France ?
Lucas Jakubowicz
