L’électorat LR "classique" vieillit, se rétracte, est pris en étau entre le macronisme et le lepénisme. Comment renouer avec le succès ? En assumant enfin son libéralisme, estime David Lisnard. Le maire de Cannes, président de l'Association des maires de France et de Nouvelle Energie vient de sortir Ainsi va la France aux Éditions de L’Observatoire.

Décideurs Magazine. Contrairement à d’autres pays occidentaux, le libéralisme est minoritaire au sein de la droite française. Pourquoi ?

David Lisnard. Cette idéologie a décliné en 1988. Durant deux ans, le gouvernement de Jacques Chirac a mené une politique ouvertement libérale qui a produit de bons résultats économiques. Mais cela n’a pas empêché la réélection de François Mitterrand. Les stratèges du RPR ont alors estimé que c’était uniquement lié à la politique menée, ce qui est faux.

La France est un pays qui a contribué intellectuellement au libéralisme, de Bastiat à Tocqueville, de Montesquieu à Aron, de Constant à Boudon, et tant d’autres. Hélas, aujourd’hui, ces penseurs ne sont presque plus enseignés dans les universités, la bataille culturelle a été perdue, le mot "libéral" a été galvaudé. Pire, il est devenu une insulte dans le combat politique.

Pourtant, selon vous, les Français sont libéraux…

Oui, ils ont du bon sens. Ce sont des Monsieur Jourdain du libéralisme, beaucoup le sont sans le savoir. Depuis des années, dans le cadre de mes fonctions de président de l’Association des maires de France ou de Nouvelle Énergie, je sillonne le pays. Une grande majorité de citoyens, qu’ils soient agriculteurs, entrepreneurs, cadres, salariés précaires, sont sur la même longueur d’onde. Ils sont optimistes, créatifs, veulent vivre du fruit de leur travail, déplorent un État inefficace, omniprésent, bureaucratique, qui entrave la créativité, qui les ponctionne, ne valorise pas le travail, est fort avec les faibles, faible avec les forts.

Mais le libéralisme reste aux yeux de l’opinion un "truc de riche". Comment le rendre sexy auprès de tous ?

En mettant en avant un message simple : il nous rend tous plus riches et plus libres. J’observe par exemple que le terme de retraite par capitalisation fait peur. Mais, à chaque fois que j’explique le mécanisme et les intérêts pour les bénéficiaires, notamment les travailleurs modestes, chiffres à l’appui, le public est convaincu, les clichés disparaissent.

"La retraite par capitalisation fait peur ? Lorsque j’explique le mécanisme et les intérêts pour les bénéficiaires, notamment les travailleurs modestes, le public est convaincu, les clichés disparaissent"

À mon sens, porter une ligne libérale assumée est le seul moyen pour la droite de revenir au pouvoir, d’élargir son socle, de renouer avec les classes populaires et la jeunesse. J’observe que dans tous mes rassemblements, le public est éclectique sur le plan des origines, du statut social, de l’âge. Il est réjouissant de voir que la nouvelle génération militante est proche des idées que je défends. Elle pourrait devenir majoritaire dans nos rangs en ralliant modérés et ceux qui veulent s’engager plus à droite.

Parmi les sympathisants, il est frappant de noter aussi qu’une part non négligeable vient de la gauche. Ils ont quitté ce bord à cause de l’idéologie woke qui tendait à devenir majoritaire dans leurs partis. Cette situation est tout de même une aubaine pour la droite, non ?

Reste à convaincre l’état-major de LR…

Pour cela il faut porter ses idées, évangéliser, mener le combat culturel. En somme, il faut faire du "gramscisme" pour redevenir majoritaire dans notre famille politique. Il n’est pas normal que la droite française ne tienne pas compte de la réalité du système de retraites ou s’oppose au libre-échange par exemple.

"Il faut faire du gramscisme pour redevenir majoritaire dans notre famille politique"

Dans la primaire pour la présidence de LR, vous avez apporté votre soutien à Bruno Retailleau, qui a repris certaines de vos mesures dans son programme de campagne, racontez-nous…

Lorsque le ministre de l’Intérieur s’est porté candidat, il est venu vers moi. J’ai lié mon soutien à l’inscription dans le corpus de LR de plusieurs mesures de mon parti Nouvelle Energie, indispensables au redressement du pays : retraite par capitalisation, libéralisation scolaire, déréglementation et lutte contre la bureaucratie. Très vite, les propositions ont été acceptées et intégrées au projet.

Quel regard portez-vous sur les actions de Javier Milei en Argentine ou de l’administration Trump ? Sont-ils des modèles ? Des sources d’inspiration ?

Ce sont des phases intéressantes à observer, elles s’inscrivent dans l’histoire de leur pays. L’Argentine a été ruinée par des années de péronisme qui l’a fait passer d’une nation prospère à un pays en voie de développement. Forcément, pour changer la donne, il faut des mesures fortes. Mais en aucun cas ce n’est à moi de juger ce que veulent les Argentins ou les Américains.

"J’ai lié mon soutien Bruno Retailleau à l’inscription dans le corpus de LR de plusieurs mesures de mon parti Nouvelle Energie, indispensables au redressement du pays : retraite par capitalisation, libéralisation scolaire, déréglementation et lutte contre la bureaucratie"

Certains s’étonnent de vous voir de plus en plus employer le terme "caste" qui relève du champ lexical du populisme ou du complotisme…

J’assume ce terme, la caste existe. Rien de complotiste, cela relève plus de la sociologie. Je définis la caste comme un système de reproduction sociale au sommet par endogamie qui conduit à des profils uniformes et interchangeables qui sont dominants dans la haute fonction publique, la presse, beaucoup de ministres, des dirigeants d’entreprises et organismes publics.

Les membres de la caste ont fait les mêmes études, vivent et travaillent dans les mêmes quartiers parisiens, ont le même logiciel, les mêmes certitudes, les mêmes mots et expressions, les mêmes prudences. Ils sont pourtant honnêtes, bien formés, souvent patriotes, mais sont aveuglés et reproduisent les mêmes erreurs depuis des années sans vouloir revoir leur manière conformiste d’appréhender les choses. Issu d’une famille de commerçants et ancien commerçant moi-même, je peux vous garantir que je ne leur confierais pas la gestion d’une boutique…

Que faire de cette caste ?

Il est clair qu’elle peut être utile et précieuse au service de tous les pouvoirs, dont un gouvernement libéral, mais ne doit plus raisonner en caste... Je m’inscris dans la pensée de Raymond Aron qui déclarait "détester autant le conformisme et le révolutionarisme".

"Je m’inscris dans la pensée de Raymond Aron qui déclarait "détester autant le conformisme et le révolutionarisme"

Une minorité ne doit pas être seule aux commandes. Il faut apporter de la fraîcheur, de la contradiction, de la stimulation dans le système. Cela a déjà été mis en place durant les Trente Glorieuses. Les politiques économiques du général de Gaulle menées par Jacques Rueff et Antoine Pinay, les programmes industriels stratégiques ont par exemple mêlé scientifiques, hauts fonctionnaires, personnes venues du privé. Et les résultats furent là… Aujourd’hui de nombreuses politiques publiques sont mises en place en vase clos, sans scientifiques, sans entrepreneurs. Ouvrons les fenêtres !

Propos recueillis par Lucas Jakubowicz

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