Connu pour son rôle clé au sein de la société de gestion Partech, Jean-Marc Patouillaud préside également le fonds CentraleSupélec Venture, émanation de l’école d’ingénieurs éponyme. Une double activité qui le place au plus près des grandes tendances en matière d’innovation et des investissements qui en découlent. Entretien.
Jean-Marc Patouillaud (Partech & CentraleSupélec Venture) : "L’innovation technologique n’a pas de frontières, mais elle dépend des ressources en capital"
Décideurs. La course à l’innovation technologique rebat les cartes de nombreux métiers. Quel est votre état des lieux vis-à-vis des outils qui émergent ?
Jean-Marc Patouillaud. L’intégration massive de l’IA dans le monde du logiciel représente l’un des principaux changements de paradigme. Face à de nouveaux outils submersifs, le métier de développeur logiciel doit fondamentalement évoluer, en particulier chez les éditeurs génériques. Depuis quelques années, ils sont menacés par des nouveaux venus dont le modèle de développement de produits, principalement fondé sur des agents, révolutionne la pratique. Preuve en est, début février, les actions des grands noms du logiciel juridique ont chuté après le lancement des fonctionnalités consacrées aux professions du droit de l’assistant Claude cowork. Ces modèles sans développeur – mais avec des architectes – impliquent une réduction des effectifs qui peut aider à augmenter la rentabilité de l'entreprise mais pose également la question de l'emploi dans le monde de la tech. La "Saas-pocalypse" est la conséquence directe du concept "build versus buy" où le client se demande s’il ne pourrait pas bâtir sa solution lui-même à partir de l’IA.
Autre évolution, les centres d’assistance téléphoniques sont progressivement remplacés par des plateformes d'agents vocaux. Qu’il s’agisse d’appels entrants, pour répondre aux interrogations des clients sans délai et en toute pertinence, ou de générer des appels sortants, afin de démarcher en parallèle de nombreux prospects, les cas d’usages sont multiples.
Quels exemples d’innovation disruptive observez-vous parmi les sociétés que vous accompagnez ?
Il y a environ deux ans, j’ai créé le fonds CentraleSupélec Venture en partenariat avec l'école et mon ami et confrère, Pierre Martini. Il s’agit de l’un des deux fonds d'alumni français gérés et financés exclusivement en interne. L’objectif ? Accompagner et financer les start-up lancées par d’anciens élèves de l’école. Les projets touchent ainsi à des thématiques variées. À titre d’exemple, nous appuyons Scienta Lab, une deeptech qui utilise l’IA au service du traitement des maladies auto-immunes et inflammatoires, Exwayz, qui optimise la précision de la localisation 3D en temps réel ou encore Goweek, qui permet de développer des applications grâce à des agents IA. À date, nous comptons huit sociétés dans notre portefeuille.
"Face à de nouveaux outils submersifs, le métier de développeur logiciel doit fondamentalement évoluer"
De son côté, Partech, l’un des plus anciens fonds européens, décline cinq stratégies. Chacune vise une thèse d’investissement distincte, de l’amorçage au capital-développement avec un tropisme commun pour la deeptech, la cybersécurité et l’IA. À l’heure actuelle, nous cumulons plus de 3 milliards d'euros sous gestion.
D’un point de vue géographique, constatez-vous un écart significatif dans les capacités d’innovation ?
À mon sens, l’innovation technologique n’a pas de frontières, mais elle dépend des ressources en capital. Les sociétés qui émergent en Europe proposent des solutions aussi disruptives que celles nées aux États-Unis. Simplement, la différence repose sur l’écart de ressources en capitaux et l’effet de réseaux entre les États-Unis et le reste du monde. À titre d’illustration, les data centers américains sont plus gros, plus nombreux, plus denses et s’appuient sur une ressource énergétique plus importante.
Quant au continent africain, les innovations sont multiples, en particulier en fintech et dans la gestion de la supply chain. Dans ces domaines, le territoire partait de loin avec une faible bancarisation, des flux de capitaux et une gestion très complexe des devises.
En Europe, les réglementations autour du numérique ne cessent de s’empiler. Selon vous, représentent-elles un frein ou une opportunité pour les start-up spécialisées dans la tech ?
Formé à l'école américaine, je ne suis pas un fervent défenseur d’une réglementation tous azimuts dont l’excès peut constituer un frein. Les efforts d'investissement réalisés dans le RGPD, par exemple, n’ont pas été couronnés de succès. Néanmoins, ne sous-estimons pas tous ces efforts dont l’intention, rappelons-le, vise à offrir un monde meilleur aux citoyens. Si je reste pro-européen pour la stabilité économique et la paix que l’union offre, je pense que l’excès d'administration est contre-productif et nuit parfois à la compétitivité des champions européens face aux acteurs américains. On l’observe parfois dans la difficulté à conclure des fusions-acquisitions pour certaines sociétés au nom des loi anti-trust. À l’inverse, les enjeux de souveraineté doivent rester une préoccupation majeure, au vu des derniers événements économiques et géopolitiques.
"L’une des priorités consiste à faire naître plusieurs acteurs souverains, à l’image d’OVHcloud"
Justement, la souveraineté, y compris technologique, s’inscrit sur toutes les lèvres. Toutes les conditions sont-elles réunies pour y parvenir ?
Oui, mais les investissements doivent suivre. L’une des priorités consiste à faire naître plusieurs acteurs souverains, à l’image d’OVHcloud. Sans oublier de rappeler aux grandes entreprises de sélectionner au mieux les structures internes ou externes, chargées de gérer et protéger leurs données. Pour autant, la prise de conscience est bien réelle, surtout depuis les grandes prises de position de l’administration Trump. Celles-ci ont notamment fait vaciller la réputation des États-Unis en tant qu’allié indéfectible.
À votre sens, la démarche privée peut-elle, à elle seule, aider à faire grandir les champions de demain ?
Je suis convaincu que l'initiative privée est la mère de toutes les batailles. Mais je ne veux pas jeter le bébé avec l'eau du bain. Bpifrance a aidé de nombreuses start-up, telles que Mistral IA ou Alice & Bob, à gravir la première marche et à mobiliser des capitaux privés. Mais il y a aussi des contre-exemples, comme la chute vertigineuse de Ynsect qui pose la question de la viabilité économique alors que les études de marché n’avaient pas été menées à leur terme.
Je crois profondément au vieil adage : "Le marché autant que possible, l'intervention publique autant que nécessaire". Nous demandons déjà beaucoup à l'État et pourtant, nous ne manquons ni d’investisseurs privés ni d’entrepreneurs brillants. À ce stade, il faut surtout que l’État soutienne les entrepreneurs, notamment d’un point de vue fiscal. L'instabilité actuelle compromet la prévisibilité du business et la loi de finances 2026 entraîne déjà des exils d’entrepreneurs. Il faut garder à l’esprit que ce n’est pas en taxant le succès et la performance que la France grandira.
Propos recueillis par Léa Pierre-Joseph
