LR est pris en étau entre le bloc central et l’extrême droite. Comment en sortir et retrouver sa force de naguère ? Pour le porte-parole du parti, il faut mettre l’accent sur la notion de liberté et oser placer au centre de tout la lutte contre la bureaucratie, les taxes et pointer la duplicité du RN.
Jonas Haddad : "LR doit devenir le parti qui défend la liberté et la création"
Cet entretien est une retranscription de Temps long. Diffusée sur BSmart 4 Change, l'émission donne chaque mois la parole à une personnalité du monde politique et intellectuel. Objectif, aller au-delà de la langue de bois et des éléments de langage pour analyser les signaux faibles qui feront le monde de demain. L'entretien est à visionner ici.
Décideurs Magazine. L’électorat LR est âgé. Aujourd’hui, comment donner envie à un jeune de voter pour votre parti ?
Jonas Haddad. Il faut tourner la page du tiédisme, c’est-à-dire l’idée qu’il est nécessaire d’être modéré sur tout pour être séduisant. Sur le fond comme sur la forme, nous devons être en mesure de véhiculer une certaine radicalité. Aujourd’hui, deux types de radicalité attirent la jeunesse : celle du RN et celle de LFI. Osons installer un troisième type de radicalité. Cela fait bizarre d’entendre ces propos venant d’un responsable de LR, j’en ai bien conscience.
Sur quoi porterait la radicalité de LR ?
Essentiellement sur les questions économiques. Ayons le courage d’affirmer haut et fort dans le débat public que la France souffre de trop de barrières, de normes, de bureaucratie et d’impôts.
En quoi cela séduirait-il la jeunesse ?
Elle regarde comment les choses se passent dans le reste du monde, veut travailler, réussir. Mais sort de sa bouche des phrases que l’on n’aurait peu entendues il y a dix ans. Parmi elles : "Je veux aller vivre à Dubaï", "Mon but est de partir pour l’Australie", "Je me prépare à faire mes études au Canada". La jeunesse française rêve de pays dans lesquels l’énergie est libérée.
Ma conviction, c’est que, pour attirer la jeunesse, LR doit devenir le parti de la liberté, de la création. La priorité est de s’adresser à toute cette génération ambitieuse qui commence à lorgner vers ailleurs. Certains ont fait des études, d’autres non, certains viennent des centres-villes, d’autres des banlieues, d’autres de la campagne ou de la France périphérique. Mais cette volonté d’être libre, de donner libre cours à son audace transcende tous les clivages. LR devrait être le parti de cette jeunesse créative et ambitieuse.
"La droite française n'a jamais osé pleinement le libéralisme mais le temps joue pour nous"
Pourquoi la droite n’ose-t-elle pas s’engager sur cette ligne ?
Nous sommes victimes d’une forme de bien-pensance qui consiste à dire que l’État social fonctionne. Oui, on a la carte vitale. Mais, à côté de ça, nous sommes le pays le plus taxé du monde, nos services publics sont de moins en moins performants et nous sommes parmi les nations les plus pessimistes.
La droite n’a jamais osé pleinement incarner le libéralisme, mais le temps joue pour nous. L’opinion publique, tout comme une partie des cadres de LR, sent bien que notre modèle arrive dans le mur. Jusqu’à récemment, il y avait de "l’argent magique", l’emprunt était facile, les taux d’intérêt étaient bas, vivre à crédit était "rentable". Autre point tabou, le poids de l’immigration est de plus en plus important, fait exploser les coûts de notre modèle social. Des années durant, la droite et toute la classe politique se disaient : ça va tenir. Ce n’est plus le cas. Désormais, des voix au sein du gouvernement évoquent pour la première fois la tutelle du FMI !
Sur la scène politique française, vous êtes l’un des seuls à ne pas diaboliser Javier Milei, pourquoi ?
Les médias français ont tendance à le dépeindre comme un fou, un extrémiste, une personne impopulaire. Conséquence, le "coût social" de dire qu’il propose une expérience qui mérite d’être étudiée est élevé. Il est intéressant de voir que, si le microcosme politique et médiatique français diabolise le président argentin, ce n’est pas le cas des Argentins eux-mêmes. Le parti de Javier Milei a remporté les élections de mi-mandat. Du reste, ce fut la même chose pour Giorgia Meloni et Donald Trump : diabolisés par la presse, vainqueurs dans les urnes…
La leçon à en tirer, c’est que ces responsables ont fait la promesse de libérer l’économie, d’être fermes sur la sécurité. Ils ont été élus, ont globalement « délivré » et ont été réélus.
Sauf que, dans votre parti, beaucoup n’osent pas tenir ce discours, de peur de perdre les milieux populaires et les classes moyennes. Logique puisque le RN réalise des scores très élevés en étant social-étatiste…
On peut aussi analyser les choses sous un angle différent en disant qu’en votant RN, les classes moyennes et populaires expriment leur ras-le-bol du gauchisme culturel et du manque de fermeté sur les questions régaliennes. LR doit donc affirmer que le gauchisme tue notre pays et que, dans cette idéologie, il y a évidemment le poids de la bureaucratie, la fiscalité élevée, l’aversion au risque.
Ce discours serait-il le seul moyen de vous différencier du RN, mais aussi du bloc central ?
Oui. Lorsque l’on écoute Gabriel Attal, les choses sont limpides. Il explique que le bloc central et LR n’ont pas le même projet de société et il a raison. En 2017, le macronisme avait massivement attiré les jeunes actifs séduits par les promesses de start-up nation. Beaucoup d’électeurs en sont revenus et ne savent pas vers qui se tourner. Il y a là un public en demande de liberté économique.
"Le RN invente une nouvelle forme de en même temps : critiquer les normes et la bureaucratie sur les plateaux mais voter avec LFI des textes confiscatoires et de nouvelles taxes. Je suis persuadé que l’action menée par le RN à l’Assemblée nationale va finir par mécontenter une partie des jeunes actifs, ceux que les réseaux sociaux appellent les Nicolas qui paient "
Quant au RN, il invente une nouvelle forme de « en même temps » : critiquer les normes et la bureaucratie sur les plateaux, mais, à l’Assemblée nationale, voter avec LFI sur des textes confiscatoires et de nouvelles taxes.
D’un point de vue stratégique, c’est efficace, le RN étant sondé au-dessus de 30 % au premier tour de la présidentielle de 2027…
Pour le moment. Mais nul ne peut prévoir la situation d’ici un an. Je suis persuadé que l’action menée par le RN à l’Assemblée nationale va finir par mécontenter une partie des jeunes actifs, ceux que les réseaux sociaux appellent les "Nicolas qui paient". Sur le terrain, on commence à entendre ce type de propos. De plus en plus d’actifs me disent "le RN est en train de charger la mule", "Arrêtez de vouloir tondre le mouton, il n’y a plus de laine dessus". C’est un signal faible qui devrait continuer à s’amplifier. Je serais le RN, je ne pérorerais pas, rien n’est joué !
Votre discours parle essentiellement d’économie. C’est une rupture pour la droite, qui axe souvent ses propos sur les questions d’immigration, de sécurité ou d’identité…
Les pays qui réussissent à développer leur économie, à garder et attirer les talents ont deux choses : la liberté économique et la sécurité. Parler de sécurité sans mettre en avant la liberté économique ne permettra pas à la France de retrouver la prospérité. Cela dit, l’insécurité dans notre pays contribue à faire partir les forces vives et rebute des talents étrangers qui veulent s’expatrier, mais ne choisissent pas la France. L’un et l’autre sont liés.
"L’insécurité contribue à faire partir les forces vives et rebute des talents étrangers qui veulent s’expatrier, mais ne choisissent pas la France. Les pays qui réussissent à développer leur économie, à garder et attirer les talents ont deux choses : la liberté économique et la sécurité"
Vous portez une doctrine libérale-conservatrice. Chez LR, qui s’occupe de la muscler, qui travaille vraiment sur les idées ?
Un chiffre est peu partagé : en une année, LR est passé de 40 000 à 120 000 adhérents grâce, notamment, à l’organisation de notre primaire interne. Actuellement, nous sommes en train de mobiliser cette force militante, de la structurer, de la faire participer à l’élaboration d’un projet. On essaie de faire un maillage avec des élus locaux, des militants qui quadrillent le terrain. Concernant l’expertise, nous sommes aidés par des spécialistes capables de mobiliser un vaste réseau. Par exemple, François Asselin, ancien président de la CPME, conseille Bruno Retailleau, le général Gomart est député européen…
"LR n’a pas pour vocation d’être la roue de secours de mouvements avec lesquels nous avons des désaccords de fond"
Le débat chez LR en ce moment porte sur les alliances. Quelle est votre position : accord avec le bloc central, union des droites, indépendance idéologique ?
Indépendance, évidemment ! Soyons fiers de nos forces, nous sommes le parti qui a le plus d’adhérents, le plus d’élus locaux, le plus de sénateurs. LR n’a pas pour vocation d’être la roue de secours de mouvements avec lesquels nous avons des désaccords de fond. Évidemment, sans majorité à l’Assemblée, la question de la participation au gouvernement se posait. Pourquoi l’avons-nous fait ? Pour limiter les dégâts, éviter que le NFP ne gouverne. Mais je vous confirme que le but de la droite républicaine est de gouverner la France, comme cela s’est fait dans le passé !
Propos recueillis par Lucas Jakubowicz
