S’il a conscience de la mauvaise image des élus nationaux, des erreurs de son camp et s’il ressent parfois une perte de sens, Pierre Cazeneuve, député Renaissance des Hauts-de-Seine, estime que la Ve République n’est pas en péril. Selon lui, un retour à la stabilité est possible et la politique peut encore améliorer le quotidien des Français.
Pierre Cazeneuve : "En tant que parlementaire, je me dégoûte parfois"
Cet entretien est une retranscription de Temps long. Diffusée sur BSmart 4 Change, l'émission donne chaque mois la parole à une personnalité du monde politique et intellectuel. Objectif, aller au-delà de la langue de bois et des éléments de langage pour analyser les signaux faibles qui feront le monde de demain.
Décideurs. Sur les 365 derniers jours, la France a connu quatre premiers ministres. Quel regard portez-vous sur cette instabilité ?
Pierre Cazeneuve. La période que nous traversons est terrible. Je le dis en tant que parlementaire, mais aussi en tant que citoyen. Lorsqu’un gouvernement est renversé, tout le travail accompli tombe en ruine, il faut souvent repartir de zéro. L’Assemblée nationale est balkanisée avec un nombre record de onze groupes. Malheureusement, le contexte est tel qu’il est difficile de se concentrer sur des textes qui ont de l’impact.
Ressentez-vous une perte de sens au travail ?
Oui. Elle est partagée dans l’hémicycle par de nombreux députés. Une statistique est illustrative : je siège depuis 2022, je n’ai jamais voté un budget alors que c’est la prérogative principale d’un parlementaire. Et je ne peux pas compter le nombre d’heures passées dans l’hémicycle à écouter des discours de motion de censure au lieu de travailler sur des sujets de fond. Même en commission, il est devenu difficile de travailler sereinement depuis la dissolution.
"Je siège depuis 2022, je n'ai jamais voté un budget alors que c'est la prérogative principale d'un député"
Avec du recul, la dissolution était-elle une erreur ?
Le président de la République a eu raison de vouloir donner la parole aux Français. Au soir du résultat des européennes, Emmanuel Macron a acté un décalage très fort entre ce qu’était la représentation nationale et le verdict des urnes.
Il est également nécessaire de préciser que, dans les six voire huit mois qui ont précédé la dissolution, l’Assemblée nationale était déjà sclérosée, incapable de trouver des compromis, d’avancer sur des sujets importants. L’objectif initial était de dissoudre pour retrouver de la clarté, de la visibilité, ça n’a pas fonctionné. Pour autant, le Président a-t-il eu tort de dissoudre ? Je ne pense pas. Sur le terrain, la question de la dissolution remonte. Les citoyens sont très nombreux à penser que c’était une erreur.
Quand vous allez en circonscription, qu’est-ce que l’on vous dit ?
Il y a une attente très forte de stabilité, un rejet global de la politique et, c’est sûrement le pire, je reçois un peu de compassion. Avant, les citoyens m’enguirlandaient, maintenant, ils me disent bon courage. Ce n’est pas bon signe…
"Avant les citoyens m'enguirlandaient, maintenant ils me disent bon courage. Ce n'est pas bon signe..."
Quel message adresseriez-vous aux citoyens qui ne croient plus en la politique et estiment que les députés ne sont pas à la hauteur ?
Je les comprends. En tant que membre de la classe politique, je me dégoute parfois. Moi aussi, je joue un rôle dans la querelle frontale qui existe aujourd’hui entre les différentes forces politiques. Pour moi, il s’agit avant tout d’un combat contre les extrêmes et la démagogie qui gangrènent notre classe politique. Mais j’ai bien conscience que le spectacle renvoyé par la classe politique est affligeant. Si citoyens et députés sont désenchantés de la politique, la démocratie est-elle en danger? Je ne crois pas.
Même si l’Assemblée nationale est "bordélisé", il existe une forme de vitalité démocratique qui se manifeste notamment par le taux de participation aux dernières législatives qui fut particulièrement élevé. En revanche, il pourrait y avoir une tentation de se tourner vers des partis plus extrêmes qui rejettent la démocratie. Je comprends la tentation de s’en prendre à la Ve République, de la trouver dysfonctionnelle. Je pense au contraire qu’elle nous protège de conséquences bien plus graves. Nous sommes dans une sorte de voyage au bout de la Ve. La Constitution est bien faite, mais ce qui est certain c’est qu’un changement de mentalité de la classe politique est nécessaire pour que tout continue à fonctionner.
"La Constitution est bien faite, mais ce qui est certain c’est qu’un changement de mentalité de la classe politique est nécessaire pour que tout continue à fonctionner"
Pourquoi les députés sont-ils incapables de s’entendre sur un programme de coalition comme c’est le cas dans tous les régimes parlementaires ? Les partis sont-ils sectaires ?
Sectaire, c’est un grand mot. Mais il y a des oppositions de principe et des postures théoriques plus importantes que dans d’autres pays. Les partis sont souvent structurés autour de personnalités fortes qui se préparent pour l’élection présidentielle vue comme la reine des scrutins. Cette configuration n’incite pas au compromis, car elle se manifeste par une culture du débat et de l’affrontement assez particulière… La loi sur le non-cumul des mandats a eu une conséquence : au Palais Bourbon, les militants sont devenus plus nombreux que les élus locaux habitués à nouer des compromis.
Avec du recul, cette loi ne contribue-t-elle pas à bloquer le pays ?
Je ne crois pas. Il ne faut pas écorner l’image des députés de l’Assemblée nationale. Derrière une dizaine de députés très médiatiques car provocateurs, des centaines d’autres, peu connus, sont très engagés sur leur territoire et dans le travail législatif. Il ne faut pas laisser entendre que nous sommes une Assemblée avec que des militants. Il est vrai qu’une petite poignée de députés donnent une image très erronée de la nature de notre travail.
Cela dit, les grands gagnants des dernières législatives sont le RN et LFI. Ils sont parvenus à faire élire des députés qui n’ont pas de mandats locaux, sont jeunes, très militants et parfois élus dans une circonscription où ils n’avaient jamais mis les pieds avant la campagne électorale…
"Derrière une dizaine de députés très médiatiques car provocateurs, des centaines d’autres, peu connus, sont très engagés sur leur territoire et dans le travail législatif"
Comment cohabiter avec les extrêmes, qu’il s’agisse de LFI ou du RN ?
Ces deux partis ont fait monter des personnes qui sont capables de tenir des positions extrêmement radicales. Dans leur genre, ils sont excellents. Par exemple, les Insoumis ont des députés très jeunes qui, dès la première semaine de mandat, sont capables de tenir des discours sans note, de comprendre comment fonctionne la communication politique. Force est de reconnaître qu’ils ont fait monter des profils talentueux avec un carcan idéologique tracé, capables d’occuper le terrain médiatique en permanence, de dicter l’agenda. En face, les députés modérés, techniciens passent pour des gens mous, ennuyeux… C’est compliqué d’exister en essayant d’être rationnels et en parlant de chiffres.
Pensez-vous que tout accord entre forces différentes est impossible ?
Non, les mentalités changent. Il y a quelques années, si je vous avais dit qu’il y aurait un gouvernement incorporant Bruno Retailleau et Manuel Valls, vous ne m’auriez pas cru. Au vu du contexte actuel, c’est tout de même remarquable. Les différences de projets, d’idéologies entre les forces politiques sont bien plus grandes qu’il y a quinze ans. À l’époque, le combat politique se faisait sur de la nuance. Les compromis sont difficiles.
"Il est très difficile de remettre en cause un système de pensée, de changer une politique économique que l’on a menée pendant huit ans et que l’on estime être la bonne"
Le bloc central n’a-t-il pas sa part de responsabilité en agissant comme s’il avait encore la majorité ? En refusant des propositions venues du PS, par exemple ?
Oui. Il est très difficile de remettre en cause un système de pensée, de changer une politique économique que l’on a menée pendant huit ans et que l’on estime être la bonne. Même si ce compromis est nécessaire pour avoir un gouvernement stable, il est désagréable de détricoter des mesures ou de revenir sur des promesses de campagne. C’est difficile de voter pour une bêtise ou ce que l’on estime être une bêtise, mais on va devoir apprendre à le faire.
La situation va être différente d’autres démocraties parlementaires qui se caractérisent par une base commune plus forte avec, par exemple, un consensus sur des sujets clés, comme la maîtrise de la dette ou le respect de certaines valeurs fondamentales. En France, la situation est différente, un compromis ne va donc faire que des mécontents, mais nous n’avons pas le choix.
Propos recueillis par Lucas Jakubowicz
