Au bord du gouffre pour certains, résiliente et victorieuse pour d’autres. L’état de santé de l’économie russe divise les experts. Une immersion sur place permet de comprendre certains faits que les spécialistes de plateau ne peuvent appréhender.
Immersion en Russie : résilience ou déclin ?
C’est probablement Winston Churchill qui a défini le mieux la Russie : "Un rébus enveloppé de mystère au sein d’une énigme." Si loin mais si proche à la fois, le pays le plus étendu du globe reste plus que jamais indéchiffrable. Depuis le début de la guerre en Ukraine, les liens économiques et humains sont réduits à portion congrue, les émotions et les clichés prennent le pas sur la raison, la propagande formate les esprits.
Côté russe, la France est vue comme un pays décadent en proie à une invasion migratoire, une insécurité massive et une pauvreté croissante. Côté français, la machine à fantasme bat son plein également. Depuis ce fatidique mois de février 2022, certaines chaînes assurent sans sourciller que le régime de Vladimir Poutine est plus fragile que jamais : son armée et son économie seraient sur le point de s’effondrer sur le court terme. D’autres médias et personnalités affirment l’inverse, louent la grandeur de la Russie, l’endurance de son peuple, la vision de son président. Mais quelle est la réalité sur place ? Quel est l’impact de la guerre sur le quotidien ? Quelle est la situation économique ? Qu’en est-il du moral des habitants ?
Le meilleur moyen de dissiper le brouillard de l’ignorance est de se rendre sur place, d’observer, de humer, d’interroger. Plongée à Saint-Pétersbourg et dans l'oblast de Leningrad sur une période de deux semaines allant de fin décembre 2025 à début janvier 2026.
Les Occidentaux sont partis
L’étranger habitué à arpenter fréquemment ce qui fut Petrograd et Leningrad peut constater que les Occidentaux ont déserté la ville, qu’il s’agisse de touristes ou de profils venus dans un cadre professionnel. Avant le début de l’invasion de l’Ukraine, certaines artères étaient spécialisées dans leur accueil. Sur Nevski Prospekt, aux alentours de l’Ermitage ou le long de la rue Rubinstein, les affiches touristiques étaient en anglais. Guides et vendeurs de rue apostrophaient les passants dans la langue de Shakespeare, les bateaux proposant des croisières le long des canaux de la vieille ville ou de la Neva rivalisaient pour attirer l’attention d’un public international, les prix étaient convertis en dollars ou en euros.
Désormais l’alphabet cyrillique est présent partout. À quoi bon chercher à attirer les Occidentaux ? Ceux-ci ne sont plus là. Le secteur touristique ne semble pas en berne pour autant. Musées, boutiques de souvenirs et autres "attrape-touristes" survivent. Mais les visiteurs changent. La perte d’Américains, de Français, d’Italiens ou d’Allemands est compensée par la clientèle locale qui, elle, sort plus difficilement de Russie, au prix de détours interminables et de visas de plus en plus ardus à obtenir. Nouveauté et conséquence de la bascule géopolitique, l’accroissement de visiteurs chinois – concentrés dans quelques lieux déterminés, notamment la chambre d’ambre du palais de Tsarskoïe Selo – est perceptible. À noter aussi la présence de gradés venus de pays africains lorgnant vers la Russie pour mieux s’éloigner de la France…
Chery, Haval, Omoda, Geely… Dans les artères de la ville, les véhicules neufs sont presque tous chinois
Un boycott relatif
Mondialisation oblige, le voyageur est habitué à retrouver certains repères où qu’il soit. Sous l’effet des sanctions économiques, plusieurs "marqueurs" présents sur tous les continents disparaissent. Dans les artères de la ville, les véhicules neufs sont presque tous chinois. Chery, Haval, Omoda, Geely… Ces constructeurs méconnus dans nos contrées font partie du quotidien et ont désormais remplacé les firmes européennes.
La majorité des grandes multinationales sont, elles aussi, exclues du paysage. Impossible de trouver McDonald’s, KFC, Ikea, Starbucks, Zara ou H&M. Sur le papier. Car, comme pour l’automobile, la nature a horreur du vide et l’économie s’adapte.
Les hamburgers de la firme du clown Ronald peuvent être dégustés chez Vkusno i tochka – "C’est bon et c’est tout" dans la langue de Pouchkine -, les célèbres nuggets de poulet se commandent chez Rostic’s, Starbucks est devenu Stars Coffee en gardant le même logo, les étagères en kit s’achètent désormais chez Swed House…
Les enseignes sont toujours là. Seule différence, leurs noms ont changé. Dans certains cas, des hommes d’affaires locaux ont repris le fonds de commerce, dans d’autres, via un subtil montage financier, actionnaires et propriétaires gardent la main. Pour les consommateurs russes, aucune conséquence. Les hamburgers de la firme du clown Ronald peuvent être dégustés chez Vkusno i tochka – "C’est bon et c’est tout" dans la langue de Pouchkine -, les célèbres nuggets de poulet se commandent chez Rostic’s, Starbucks est devenu Stars Coffee en gardant le même logo, les étagères en kit s’achètent désormais chez Swed House… Comme pour l’automobile, les Chinois remplacent bien souvent les Occidentaux. Ainsi, les poupées Barbie et les Lego sont toujours présents en rayons. Baptisés Jessie et Gelo, ils sortent des usines du puissant voisin de l’est.
Que cela réjouisse ou dégoûte, les marques françaises n’ont pas toutes pris la clé des champs. Les filiales et succursales de sociétés de l’Hexagone sont toujours implantées. Un petit tour dans les centres commerciaux, tel celui de Raduga, permet de constater que Vichy, Tefal, Auchan ou Yves Rocher n’ont pas encore plié bagage. En somme, les consommateurs russes ne « paient » pas les conséquences de la guerre. L’offre commerciale reste la même, les magasins sont remplis. Les plus à plaindre sont plutôt les entreprises « boycotteuses » qui ont perdu un marché de près de 150 millions d’habitants sur lequel les Chinois font main basse. Pour autant, peut-on faire comme si la guerre n’existait pas ?
Un petit tour dans les centres commerciaux, tel celui de Raduga, permet de constater que Vichy, Tefal, Auchan ou Yves Rocher n’ont pas encore plié bagage
Conflits en Ukraine des petites conséquences méconnues sur le quotidien
Les autorités russes ne peuvent pas cacher l’impact de la guerre en Ukraine sur le quotidien. Même si l’immense majorité des pertes militaires viennent de la "Russie profonde" et non des grandes villes comme Saint-Pétersbourg, les opérations militaires perturbent la vie courante. Les drones ukrainiens survolent la Russie. Pour les brouiller, les communications internet sont souvent coupées. Résultat, dans la capitale des tsars ou à Moscou, les habitants passent des heures sans wifi. Durant les derniers achats pour préparer les fêtes de Novi god, certains n’ont pas pu payer par téléphone ou utiliser leurs cartes de fidélité. Mais la principale conséquence du conflit est le déploiement d’opérations de communication publique que l’on peut qualifier de propagande.
Les drones ukrainiens survolent la Russie. Pour les brouiller, les communications internet sont souvent coupées
Engagez-vous, rengagez-vous !
Impossible de marcher dans les rues ou de prendre le métro sans tomber sur des affiches glorifiant les combattants ou invitant les hommes à s’engager dans l’armée. Les "carottes ?" la promesse d’être un héros, la possibilité d’une reconversion, l’honneur de servir et de protéger son pays et ses concitoyens.
Mais un détail montre que les volontaires ne se bousculent pas au portillon. À l’été 2024, la signature d’un contrat d’engagement donnait lieu à une prime de 1 900 000 roubles, soit un peu plus de 20 000 euros. Une aubaine puisque, dans la seconde ville de Russie, le salaire moyen équivaut à 600 euros. Un an plus tard, la prime atteint 2 500 000 roubles, soit une hausse de 31 %. Preuve des difficultés de l’armée de Vladimir Poutine à recruter de la masse de manœuvre pour le front que certains appellent à voix basse « le hachoir à viande ».
La prime d’engagement dans l’armée a augmenté de 30 % en un an. Preuve des difficultés de recrutement. Elle atteint près de 20 000 euros, le salaire moyen étant de 600 euros
Militarisation de l’espace public ?
Hormis ces publicités, le message des autorités est clair : la vie continue. Les décorations pour les fêtes de fin d’année sont plus resplendissantes que jamais, les militaires et autres forces de sécurité restent peu présentes dans l’espace public, les blessés sont soignés en dehors des grandes villes. La population elle-même semble faire comme si de rien n’était. Aucun drapeau aux fenêtres, aucun signe ostentatoire de soutien aux opérations militaires.
Par rapport à l’année précédente, il semble même que les autorités aient choisi de mettre les « signes de guerre » sous le tapis. Deux cas sont illustratifs. Lors de la fin d’année 2025, l’esplanade de la SKA Arena, principale patinoire de la ville, exhibait des véhicules capturés à l’armée ukrainienne tandis qu’une exposition d’affiches patriotiques représentant un mélange entre piété orthodoxe et armée ultramoderne trônait à proximité du musée de l’Ermitage. Les deux expositions ont disparu. Il était intéressant de constater que la foule était peu nombreuse à admirer des blindés détruits et des pilotes de drones transfigurés en icônes religieuses. D’où ce retrait ?
Sur les chaînes de télévision, impossible d’échapper à la vague patriotique. C’est bien simple, tous les prétextes sont bons à la glorification de l’armée et à la diffusion des valeurs patriotiques
… Propagande sur les ondes
En revanche, sur les chaînes de télévision, impossible d’échapper à la vague patriotique. C’est bien simple, tous les prétextes sont bons à la glorification de l’armée et à la diffusion des valeurs patriotiques. L’émission de fin d’année sur la télévision publique russe est un moment rassembleur et incontournable. Comédies culte des années 70 et 80 se succèdent avant la soirée marquée par des concerts de pop stars, de l’humour bon enfant, des cotillons et des embrassades. Depuis 2021, l’humeur est plus martiale. Des hommes aux muscles saillants entonnent des chants militaires et patriotiques, des chœurs de soldats célèbrent leur amour du pays, parmi les spectateurs, des combattants démobilisés ou en permission sont mis à l’honneur et arborent des décorations rutilantes.
Qu’il semble loin le Novi god 2021 où, quelques mois avant l’invasion, l’humoriste Ivan Urgant avait monté une émission spéciale autour de l’italo disco à grand renfort de blagues graveleuses et politiquement incorrectes !
Quand le bâtiment va, tout va
Reste une question centrale, l’économie russe se porte-t-elle bien ? Pour répondre, deux facteurs sont souvent examinés par les experts : l’état de santé du secteur du bâtiment et la consommation des classes moyennes.
L’adage est bien connu, "quand le bâtiment va, tout va". À cet égard, le pays semble un colosse aux pieds d’argile. Pour une métropole de plus de 6 millions d’habitants, le nombre de chantiers est anormalement bas. Preuve d’une sombre conjoncture à venir ? Peut-être ou peut-être pas.
Le gouvernement a récemment déployé des mesures visant à lutter contre l’immigration illégale. Or, la plupart des ouvriers sont des migrants étrangers, légaux ou non, venus des républiques d’Asie centrale, principalement l’Ouzbékistan. Les entraves liées à leur venue en Russie touchent le secteur du bâtiment. Elles font également augmenter le prix des courses de taxi de l’application Yandex – le Uber local. Par ailleurs, de nombreux Russes peu qualifiés préfèrent travailler dans le secteur de l’armement, qui embauche à tour de bras et paie mieux que la construction.
Absence de démocratie contre relative prospérité : le pacte hobbesien passé entre le régime poutinien et le peuple russe n’est pas brisé
Enfin, si la bonne santé d’une nation se mesure à l’état de la classe moyenne, la Russie peut se montrer optimiste. Malgré la guerre, l’incertitude et les sanctions, la jeunesse saint-pétersbourgeoise branchée continue à consommer dans le quartier à la mode de Nova Golandia. Restaurants géorgiens, bar à cocktails, stands de houmous, vendeurs de vinyles et autres fromageries bio restent fréquentés, les centres commerciaux également. Les parcs très courus en périphérie de la ville sont bondés. C’est notamment le cas de Ohta Park où des familles sont prêtes à payer 50 euros afin de skier deux heures sur une piste destinée aux débutants ou à débourser 30 euros pour patiner entre quelques sapins.
En somme, l’économie de guerre permet au pays de tenir et aux classes moyennes de subsister. Pour le moment, le pacte hobbesien passé entre le régime poutinien et le peuple russe n’est pas brisé. Le deal est simple : des libertés entravées contre la possibilité de s’enrichir. Jusqu’à quand ? C’est la réponse à cette question qui conditionne l’avenir du régime de Vladimir Poutine et le sort de l’Ukraine.
Lucas Jakubowicz, de Saint Pétersbourg et de l'oblast de Léningrad

