La journaliste d’investigation met en lumière les liens entre l’extrême gauche, l’islamisme et l’antisémitisme. Résultat ? Elle subit une campagne de harcèlement massive et ses sorties publiques se font sous protection. Pas de quoi la décourager.

Cet entretien est une retranscription de Temps long. Diffusée sur BSmart 4 Change, l'émission donne chaque mois la parole à une personnalité du monde politique et intellectuel. Objectif, aller au-delà de la langue de bois et des éléments de langage pour analyser les signaux faibles qui feront le monde de demain. L'entretien est à visionner ici.

Décideurs Magazine. Depuis quelques semaines, vous êtes sous protection lors d’événements publics auxquels vous participez pour présenter votre livre Les Nouveaux antisémites. Vous attendiez-vous à cela ?

Nora Bussigny. Le sous-titre de l’ouvrage est "Enquête d’une infiltrée dans les rangs de l’ultragauche". Une grande partie de mon travail porte sur la porosité de LFI avec des organisations islamistes et antisémites. Je savais donc que j’allais affronter ce que l’on appelle communément "la meute" pour reprendre le titre du livre de mes confrères Charlotte Belaïch et Olivier Pérou. Mais je n’aurais pas imaginé une telle violence.

Quel est le rôle de LFI dans ce flot de haine ?

Une partie des attaques semble coordonnée par certains membres d’un parti politique. L’offensive s’est déchaînée en plusieurs étapes. Dans un premier temps, il y a eu du cyberharcèlement sur les réseaux sociaux, mais aussi des menaces et des intimidations contre les librairies ou les lieux qui m’accueillaient pour des conférences, des dédicaces ou des débats. À ce stade, LFI n’était pas encore entré dans le jeu. Évidemment, de nombreux élus ont critiqué Les Nouveaux antisémites. Je songe par exemple à Manuel Bompard, qui a jugé le contenu outrancier, notamment à cause du chapitre consacré à la vie privée de Rima Hassan. Mais, ce sont des positions qui ont toutes leur place dans le débat.

Les choses ont vraiment commencé à s’accélérer fin novembre. A ce moment-là, un député LFI, Paul Vannier, me cible après la publication d’un portrait qui a été fait de moi dans Libération. Il affirme que je serais un agent des Émirats arabes unis. Il met en avant publiquement l’adresse de la rédaction d’Écran de veille, un média dans lequel je collabore occasionnellement en qualité de journaliste indépendante. D’une certaine façon, son post "sonne l’hallali" pour moi, mais aussi pour le journal, contraint de déménager dans un lieu plus secret.

Paul Vannier n’est pas n’importe qui au sein de l’appareil. C’est l’un des stratèges du parti. Pensez-vous que les Insoumis ont choisi de vous cibler de manière stratégique ?

Ce sera à la justice de le déterminer et à mon avocat Romain Vanni de le prouver. Mais il y a des faits troublants. Tout comme mon confrère Emmanuel Razavi, j’ai été auditionné le 21 octobre à l’Assemblée nationale dans le cadre de la commission d’enquête "Mouvements politiques et islamisme". Nous avons partagé, faits sourcés et datés à l’appui, des éléments qui viennent prouver la proximité de LFI avec des militants radicaux, des émanations des Frères musulmans ou des associations reconnues comme terroristes. Il est probable que le fait de me dépeindre comme une personne au service d’une puissance étrangère soit un moyen de discréditer mon travail et mon témoignage.

Ce qui est certain, c’est que, sur plusieurs plateformes, de manière répétée, sur des sujets divers, cet élu s’en est pris à moi en me livrant à la vindicte. Et, en interne, aucune voix ne l’a désavoué publiquement. Par ailleurs, un député est soumis à un devoir d'exemplarité. Paul Vannier savait très bien qu'il me mettait en danger et m'exposait à un cyberharcèlement en agissant de la sorte.

"Paul Vannier savait très bien qu'il me mettait en danger et m'exposait à un cyberharcèlement. En interne, aucune voix ne l'a désavoué publiquement"

Quelles sont les retombées sur votre quotidien après les posts de Paul Vannier ?

Un cyberharcèlement encore plus massif que d’habitude. Pour que le public s’imagine la chose, en un temps très limité, je reçois des milliers de messages insultants. Les arguments utilisés sont toujours les mêmes. Étant d’origine franco-marocaine, on me traite "d’arabe de service", de "traîtresse", mais aussi "d’imam Chalghoumi" ou de "Sophia Aram", des personnes d’origine maghrébine engagées en faveur de l’universalisme et contre tous les extrêmes. J’ai droit également à de nombreuses saillies sexistes que je n’ose pas reproduire devant vous.

De manière surprenante, je reçois plusieurs centaines de messages antisémites, ce qui est cocasse puisque je n’ai aucun lien avec le judaïsme. Mais cela montre que, pour une partie de l’extrême gauche, le terme de sioniste, ou directement celui de juif, est utilisé pour salir un ennemi…

Bien évidemment, je ne vous parle pas des menaces de mort ! Je reçois des menaces concrètes, des couteaux, des posts appelant à "me faire une Charlie Kirk" - activiste et influenceur conservateur américain abattu à 31 ans -. Tous ces messages sont arrivés à la suite du travail de Paul Vannier. Il y a une simultanéité troublante dans le langage employé et la temporalité des attaques. Ce sera à la justice de trancher.

"À l’intérieur de LFI ou d’associations, il y a des personnes qui sont en désaccord, ne le disent pas publiquement, mais m’informent, moi et d’autres"

Votre audition à l’Assemblée nationale vous a-t-elle causé plus de problèmes que votre livre ?

Les deux vont ensemble. Il est vrai que j’ai choisi de témoigner publiquement, de ne pas opter pour le huis clos. Tous les faits avancés et les sources qui sont parfois en open data sont accablants.

Les attaques sont-elles un signe de fébrilité ?

C’est probable. L’intensité de l’offensive montre qu’ils sont plus déstabilisés qu’ils ne veulent le montrer. À l’intérieur de LFI ou d’associations, il y a des personnes qui sont en désaccord, ne le disent pas publiquement, mais m’informent, moi et d’autres. Effectivement, il y a de la fébrilité et de la rage qui règnent dans leurs rangs. L’un des buts de l’intimidation et de la calomnie massive est d’éviter que d’autres preuves sortent.

Peut-on penser que les attaques ne sont pas uniquement dirigées contre vous ? Elles sont un message envoyé à toutes les personnes qui veulent s’intéresser aux liens entre une partie de la gauche, l’islamisme et l’antisémitisme…

C’est tout à fait le cas. L’objectif est d’intimider les figures publiques, mais aussi le "quidam". Le cas de Cédric Brun est révélateur. Cet élu LFI historique du Nord a quitté le parti il y a quelques mois en dénonçant l’entrisme islamiste dans sa région. Il a été atrocement attaqué, qualifié de nazi, d’islamophobe ou de fasciste par le noyau dur de la meute. Il en a été de même pour le directeur de l’Ifop Frédéric Dabi. Son institut ayant commis le "crime" de publier un sondage portant sur le rapport au fait religieux des musulmans français dans lequel un grand repli vers la foi chez la jeune génération est relevé.

"L'objectif est d'intimider les figures publiques, mais aussi les citoyens pour éviter que de nouveaux éléments sortent"

Mais il faut noter que la majorité silencieuse est de notre côté. Cela se constate en regardant le chiffre des ventes de mon livre, la foule présente aux événements ou les nombreux messages d’encouragement et de félicitations reçus. J’ai également eu le soutien de Reporters sans frontières qui m’a téléphoné, mais aussi de nombreux confrères et de toutes les rédactions dans lesquelles j’ai collaboré. Fréquemment, il m’est déclaré : "On vous soutient, mais on ne peut pas le faire publiquement, sinon nous sommes harcelés nous aussi".

Quel message voudriez-vous faire passer aux personnes qui sont d’accord avec vous, mais n’osent pas prendre la parole publiquement ?

La question est délicate. J’ai personnellement beaucoup de mal à inciter d’autres personnes à porter une voix publique parce que je sais ce qu’il en coûte.

Ces attaques vous forcent-elles à la censure ?

Non, elles ne m’empêcheront jamais de travailler. Ça me conforte dans le fait que l’on vise juste, que l’on met en exergue des éléments que certains ne veulent guère voir déballés sur la place publique. Du reste, si je reçois des insultes, des calomnies, des menaces, il n’y a aucune plainte pour diffamation contre moi et mes contempteurs peinent à trouver de vrais arguments pour contester mon travail.

"Chez LFI ou dans d’autres organisations, notamment féministes, les modérés sont partis. Ne restent que les plus radicaux, ce qui a des effets désastreux pour les causes progressistes"

Les personnes et organisations qui s’en prennent à vous vont-elles lever le pied ?

Non. Il n’y a rien de plus dangereux qu’un animal blessé. Par ailleurs à LFI ou dans d’autres organisations, notamment féministes, les modérés sont partis. Ne restent que les plus radicaux, ce qui a des effets désastreux pour les causes progressistes.

À quoi pensez-vous ?

À la marche contre les violences faites aux femmes du 22 novembre. Le sujet est plus que jamais d’actualité. Pourtant, la participation est en forte baisse par rapport à l’année dernière, marquée par des violences, notamment contre le collectif Nous vivrons qui alertait sur les viols commis par le Hamas. Les rangs d’organisations comme Nous toutes ont fondu. Ceux de Nous vivrons sont stables et, fait nouveau, le collectif féministe marqué à l’extrême droite Némésis n’a jamais été aussi fort.

"Si je reçois des menaces, des insultes et des calomnies, il n'y a aucune plainte en diffamation"

LesNouveauxAntisem

Êtes-vous optimiste pour la suite ?

Plutôt, bien que les radicaux se durcissent, la majorité se réveille. Surtout, en France, la justice, la plupart des partis et des universités agissent. Un maire socialiste de Dordogne utilise le terme "youpin" ? Il est viré du PS dans l’heure. Un universitaire de Lyon 2 dresse une liste de "sionistes génocidaires" et partage des caricatures indubitablement antisémites ? Il est suspendu. À mon échelle, la justice s’est montrée réactive, notamment le pôle national de lutte contre la haine en ligne.

Quant aux personnes qui veulent me faire taire, je tiens à préciser que je croule sous les demandes d’interventions publiques et les salles sont remplies.

Propos recueillis par Lucas Jakubowicz

Les mains dans la fange

Pendant des mois, la journaliste d’investigation Nora Bussigny a enquêté dans les universités, certaines associations LGBT ou féministes, participé à des manifestations organisées par l’extrême gauche, suivi des influenceurs à forte notoriété, infiltré des séances de rédaction d’articles Wikipedia, interrogé les victimes. Le verdict est documenté preuves à l’appui : une partie de la gauche a clairement fait de l’antisémitisme un fonds de commerce, un moyen de gagner de la visibilité, d’unir les contraires, notamment lors de marches mêlant islamistes et militants transgenres. Avec à la clé des conséquences très graves pour les personnes portant le mauvais « nom » qui se retrouvent harcelées à l’université ou dans certaines associations. Le public au fait de ce sujet n’apprendra pas forcément grand-chose, pour les autres, il est de salut public de le lire. Comme le clame l’auteur en conclusion : "Vous ne pourrez pas dire que vous ne saviez pas".

Les Nouveaux Antisémites, de Nora Bussigny, Albin Michel, 256 pages, 20,90 euros

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