Trois ouvrages récemment parus reviennent sur l’ascension de Gabriel Attal. Si ce dernier a beaucoup d’atouts dans la manche pour aller plus haut, il lui reste un épineux "dossier RH" à gérer.

En politique, les petites humiliations mènent souvent aux décisions radicales. À l’été 1976, le Premier ministre Jacques Chirac et son épouse sont invités par le président Valéry Giscard d’Estaing au fort de Brégançon. Les locataires de Matignon sont traités comme de simples domestiques venus rendre visite au "monarque". Un affront que le gaulliste ne digérera pas. Après avoir ruminé tout l’été, il donne sa démission et s’oppose frontalement au président de la République.

L’humiliation de la dissolution

En juin 2024, Gabriel Attal vit lui aussi son "Brégançon". Le 9 au soir, il apprend avec surprise qu’Emmanuel Macron dissout l’Assemblée nationale et met fin de facto à son aventure à Matignon. En tant que chef du gouvernement, il n’a été ni consulté ni informé en amont. Un coup rude à encaisser. À l’époque, le premier cercle du Président craignait une trahison de Gabriel Attal. Pourtant, celui-ci a toujours fait preuve de loyauté malgré une méfiance croissante de l’Élysée. Mais la manière dont il a été congédié change tout. "Ayant lui-même été trahi, il ne pourra plus être accusé de trahison", écrit Bérangère Bonte dans la biographie Gabriel Attal, l’Ange exterminateur. Pour Gabriel Attal, la dissolution surprise marque une rupture : à partir de ce moment, il se met officiellement à son compte.

Pour Gabriel Attal, la dissolution surprise marque une rupture : à partir de ce moment, il se met officiellement à son compte

En campagne

Les troupes macronistes sont alors démoralisées, se sentent méprisées et sacrifiées par le président de la République. La confiance et l’admiration à l’égard du chef de l’État s’érodent. Sur le terrain, les députés macronistes commencent à percevoir de la défiance à l’égard de leur patron. La nature ayant horreur du vide, Gabriel Attal s’engouffre dans la brèche.

Durant la courte campagne législative, il effectue une soixantaine de déplacements, multiplie les vidéos de soutien, arpente les médias, remobilise les candidats et fixe la règle du barrage républicain au second tour. Si le camp présidentiel limite la casse, c’est grâce à l’action du Premier ministre démissionnaire. Son cercle rapproché ne manquera pas de faire remonter en haut lieu une anecdote blessante pour l’ego du chef de l’État : sur les affiches et les tracts de campagne, les candidats du bloc central avaient le choix entre poser avec Emmanuel Macron ou Gabriel Attal. Presque tous ont choisi le second.

Chef de groupe

Comme le souligne le journaliste Wally Bordas dans son remarquable Palais Bourbier, chroniques d’une France ingouvernable, "à la sortie des législatives, beaucoup s’estiment miraculés et chacun imagine que c’est le Premier ministre qui a mené le combat pour sauver les meubles pendant les législatives qui prendra la tête du groupe".

Le Président n’est pas enthousiaste, Gérald Darmanin et Élisabeth Borne se placent dans la course, l’idée d’une présidence tournante est évoquée. Mais les députés ont le dernier mot ; pour eux, la situation est claire : ce sera Attal. Sous la pression des macronistes rescapés, le député des Hauts-de-Seine se retrouve seul en lice et est plébiscité avec un score de 84 voix sur 98.

"Entre ses mains, le parti présidentiel ne parle plus du président"

"Pac-Man" met la main sur le parti

Dans l’ouvrage de Bérangère Bonte, un macroniste influent qualifie Gabriel Attal de "Pac-Man", le célèbre héros de jeu vidéo connu pour dévorer tout ce qui se trouve sur son passage. Le surnom est mérité, puisque, en plus de son poste de président de groupe, le trentenaire va également faire main-basse sur Renaissance. Encore une fois, Emmanuel Macron, Gérald Darmanin et Élisabeth Borne tentent de faire obstacle. Encore une fois, Gabriel Attal triomphe. Le 8 décembre, il est élu secrétaire général du parti avec 94,5 % des suffrages. Dans La foudre et les cendres. Macron, les secrets d’une succession interdite, le journaliste Louis Hausalter revient sur les premiers pas de Gabriel Attal à la tête de Renaissance. L’homme qu’il qualifie de "Monte-Cristo des beaux quartiers" entreprend "une opération de grand effacement. Entre ses mains, le parti présidentiel ne parle plus du Président". Un épisode est révélateur : à la mi-mai 2025, Emmanuel Macron intervient en prime time à la télévision. Mais, sur les réseaux sociaux, les comptes officiels de Renaissance ne relaient rien…

Conquête du groupe parlementaire, contrôle du parti présidentiel. L’ancien élève de l’école alsacienne organise méthodiquement sa montée en puissance. Au point de vouloir être candidat du bloc central en 2027 et de devenir le seul et unique boss de son bloc politique ? Si oui, les difficultés seront au rendez-vous.

Des crocodiles dans le même marigot

"Il n’y a pas de place pour deux crocodiles dans le même marigot", assénait Jacques Chirac lors d’un entretien télévisé en 1970. Dans le marécage du bloc central, plusieurs prédateurs politiques aimeraient devenir calife à la place du calife. Tous ont un point commun, ils ne portent pas Gabriel Attal dans leur cœur pour des raisons tant politiques que personnelles.

Édouard Philippe ne voit pas d’un bon œil la montée en puissance de son jeune rival, qui lorgne vers 2027. Le maire du Havre pensait avoir tout mis en place : un parti dévoué, un programme, des alliés, de l’expérience, un corpus idéologique. Or, Gabriel Attal pourrait tout faire capoter. Des attaques venant d’Horizons sont à attendre…

"Gérald Darmanin aurait vrillé en voyant Gabriel Attal accéder à Matignon début 2024. Pour sa plus grande fureur, le poste revenait à celui qui est politiquement son rival et sociologiquement son miroir inversé"

Difficulté supplémentaire, il a des relations très tendues avec Gérald Darmanin. Cette inimitié est logique puisque l’ancien membre du PS a "piqué" deux postes importants que son aîné convoitait, ce que celui-ci n’a jamais digéré. La Foudre et les cendres, Macron, les secrets d’une succession interdite raconte que "Gérald Darmanin aurait vrillé en voyant Gabriel Attal accéder à Matignon début 2024. Pour sa plus grande fureur, le poste revenait à celui qui est politiquement son rival et sociologiquement son miroir inversé".

Autre ennemi, Élisabeth Borne, qui a dû lui céder Matignon et a vu son cadet l’emporter lorsqu’ils lorgnaient tous deux le groupe présidentiel et la tête de Renaissance. Sans oublier Emmanuel Macron, qui, bien qu’en fin de règne, a la rancune tenace. Les anecdotes se comptent par dizaines et l’une est assez illustrative : après six mois à Matignon, la tradition veut que le président de la République décore de l’ordre du mérite son Premier ministre. Gabriel Attal attend toujours sa breloque.

C’est sans doute là que réside le paradoxe de Gabriel Attal. L’homme qui se définit comme souriant, avenant et sociable a laissé des marques de sang tout au long de son ascension

Densifier son écurie

En somme, c’est sûrement sur le plan humain que réside le principal problème que Gabriel Attal doit résoudre pour grimper plus haut. Certes, il a la confiance des députés, d’une partie des militants. Autour de lui, il peut compter sur une bande de conseillers fidèles que Bérangère Bonte nomme les Power Rangers. En revanche, il compte beaucoup d’inimitiés parmi les huiles du bloc central qu’il n’a pas pris soin de "traiter". Contrairement à Édouard Philippe, il n’a guère de soutien d’élus locaux de poids influents sur le terrain et de têtes pensantes capables de définir et de théoriser ce que serait "l’attalisme".

C’est sans doute là que réside le paradoxe de Gabriel Attal. L’homme qui se définit comme souriant, avenant et sociable a laissé des marques de sang tout au long de son ascension. Et ceux qu’il a blessés de sa lame attendent le moindre faux pas pour attaquer.

Lucas Jakubowicz

À lire :

Gabriel Attal, l'ange exterminateur, de Bérengère Bonte, L'Archipel, 288 pages, 21 euros

Palais Bourbier, chroniques d'une France ingouvernable, de Wally Bordas, Robert Laffont, 408 pages, 23 euros

La foudre et les cendres, Macron les secrets d'une succession impossible, de Louis Hausalter, L'Observatoire, 219 pages, 22 euros

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