Cet automne, les attaques de Gabriel Attal et d’Édouard Philippe à l’encontre d’Emmanuel Macron franchissent un nouveau palier. Rien de surprenant, elles s’inscrivent dans la tradition de la Ve République où les dauphins ont pour habitude de "tuer le père".

Lorsqu’Emmanuel Macron est réélu en 2022, il sait qu’il devra désormais se méfier des coups de poignard dans le dos plantés par les siens. Plus son mandat avancera, plus les dauphins potentiels l’attaqueront. Le chef de l’État connaît sur le bout des doigts l’histoire de la Ve République et raffole d’anecdotes sur les "coups à la Brutus" narrées par ses visiteurs du soir, tels son conseiller Bruno Roger-Petit ou l’ancien sénateur Pierre Charon. Il en a donc parfaitement conscience : plus le temps passera, plus les personnes qui rêvent de porter les couleurs du bloc central s’en prendront à lui. Mais tout de même ! Pour paraphraser une saillie bien connue du Président, "qui aurait pu prévoir ?". Ou plutôt qui aurait pu prévoir que les offensives seraient aussi violentes ?

Édouard Philippe sort les gants de boxe

Certes, en politique, il est nécessaire de tuer le père, de montrer à l’opinion publique que l’on a sa propre personnalité, que l’on n’est pas qu’un exécuteur falot, un continuateur de moindre envergure.

Mais, en cet automne 2025, ceux qui se rêvent califes à la place du calife sont d’une virulence rarement connue sur la scène politique. Édouard Philippe avait déjà franchi une sacrée limite en créant son parti Horizons, censé lui servir de rampe de lancement pour 2027. Le voici maintenant qui appelle à une démission d’Emmanuel Macron : ce serait "la vraie décision digne", estime le maire du Havre le 16 octobre. En cas de scrutin présidentiel, anticipé ou non, l’ancien premier ministre défendrait-il le bilan et la personne du Président ? Peu probable. "Je ne lui dois rien", tacle le même jour l’ancien juppéiste qui promet depuis des mois "un programme de rupture".

" Un dauphin" est quasiment contraint de tuer le père, de montrer à l’opinion publique qu'il a sa propre personnalité, qu'il n’est pas qu’un exécuteur falot

L’OPA de Gabriel Attal

Si le passionné de boxe frappe fort, Gabriel Attal n’est pas en reste et voue une véritable hostilité à Emmanuel Macron. Comme souvent, tout remonte à une humiliation mal digérée. En l’occurrence, le député des Hauts-de-Seine n’a pas apprécié d’être informé de la dissolution de l’Assemblée nationale et de son départ forcé de Matignon de manière laconique, quelques heures avant l’annonce officielle d’une décision sur laquelle il n’a pas été consulté.

Un temps groggy, l’ambitieux trentenaire est reparti de plus belle au combat en adoptant la stratégie classique : mettre la main sur le parti, contrôler le groupe parlementaire et tout faire pour que les élus et responsables de Renaissance soient plus "attalistes" que "macronistes". Durant les dernières législatives, Gabriel Attal a savouré en silence une petite victoire : sur leurs affiches, les candidats du bloc central avaient le choix entre poser à côté du président de la République ou de l’ancien premier ministre. Ils ont, dans une écrasante majorité, opté pour le second, qui n’a pas manqué de le faire savoir à l’Élysée. Depuis peu, Gabriel Attal attaque lui aussi le Président et se permet de dire tout haut ce que le bloc central pense tout bas : "Comme beaucoup de Français, je ne comprends plus les décisions du Président", assène-t-il au 20 heures de TF1 le 7 octobre devant une audience au rendez-vous.

Critiques du président, promesse de rupture, main-basse sur le parti présidentiel ou création d’une structure sur mesure… Édouard Philippe et Gabriel Attal n’ont rien inventé. Emmanuel Macron le sait, en 2016, il a procédé exactement de la même façon.

Critiques du président, promesse de rupture, main-basse sur le parti présidentiel ou création d’une structure sur mesure… Édouard Philippe et Gabriel Attal n’ont rien inventé. Emmanuel Macron le sait, en 2016, il a procédé exactement de la même façon

Hamon, Macron : deux Brutus en compétition

En 2016, deux hommes se disputent la succession de François Hollande et comptent faire une razzia sur l’électorat socialiste : Emmanuel Macron et Benoît Hamon. Eux aussi ont eu recours à toutes les ficelles traditionnelles. Le premier a bâti son propre mouvement, En Marche, en avril 2016. En août, il arpente le Puy-du-Fou à côté du très droitier Philippe de Villiers et affirme : "L’honnêteté m’oblige à dire que je ne suis pas socialiste." Deux mois plus tard, il tire à balles réelles sur le président dans un entretien-fleuve accordé à Challenges : "Je ne crois pas au président normal, les Français n’attendent pas ça", clame celui qui fustige "une présidence de l’anecdote, de l’événement et de la réaction qui banalise la fonction".

Au même moment, Benoît Hamon avance ses pions et tire à balles réelles. Fin 2016, celui-ci, qui fait partie des figures de proue des frondeurs du PS, a été viré manu militari du gouvernement Valls. Il se rêve candidat du parti à la rose, ce qu’il finira par être, en incarnant l’anti-Hollande contre qui il ne mâche pas ses mots : "Il n’est pas le candidat, car, dans beaucoup de domaines, il n’a pas essayé une politique de gauche", tacle-t-il en août 2016 dans L’Indépendant. Durant la primaire de son camp, il ira jusqu’à déclarer que "la politique du couple Valls-Hollande menace la République parce qu’elle réduit les capacités d’intervention de la puissance publique".

Nicolas Sazkozy : haro sur le roi fainéant

Élu à la surprise générale en 2012, François Hollande n’a jamais eu à s’en prendre à un président socialiste pour accéder à la fonction suprême. Cela faisait de toute manière dix-sept ans que le parti à la rose n’avait pas occupé l’Élysée. En revanche, son prédécesseur, Nicolas Sarkozy, a été amené à ferrailler avec celui qui fut son mentor en politique.

La pierre angulaire du "projet Sarko 2007" ? Se présenter en anti-Chirac. Sur le fond, il promet une rupture, c’est-à-dire un programme plus ferme sur la sécurité, plus à droite sur les questions sociales, plus volontariste dans la gestion quotidienne des affaires de l’État. Sur la forme, il se fond dans le rôle de l’homme d’action, du chef ferme et dynamique. Cela suppose de ne pas épargner Jacques Chirac, qui en prend pour son grade. L’offensive peut se faire de manière détournée, puisque Nicolas Sarkozy et sa garde rapprochée envoient des off de "Sarko" à la presse qui se presse de diffuser les formules assassines. Les plus cruels ? "Chirac n’a jamais rien fait !" repris par le Canard enchaîné en 2005, ou "Le président a beaucoup parlé, mais peu agi", relayé par Le Point début 2007.

Évidemment, il prend le contrôle de l’UMP, en fait une machine de guerre à son service et ne se cache pas d’utiliser le mouvement fondé par Jacques Chirac pour… tourner la page Chirac. Il sera d’ailleurs explicite lors de son discours d’investiture le 14 janvier 2007 :  "Je ne suis pas l’héritier de qui que ce soit", "Je veux rompre avec la facilité, le renoncement et la complaisance ", scande celui qui se plaît à décrire le président en poste comme un "roi fainéant".

Les présidents en fin de règne ont un dilemme : faut-il faire gagner un dauphin qui nous insulte ou prendre le risque de faire perdre son camp ?

Jacques Chirac et VGE : un déjeuner fatal

LivreHaushalter

Le président en fin de course est alors bien incapable de riposter. Certes, il tente d’installer l’idée d’une candidature de Villepin, mais l’initiative se dégonfle vite. Au fond de lui, l’ancien maire de Paris le sait, la trahison est incontournable en politique. Après tout, n’a-t-il pas contribué à la défaite de Valéry Giscard d’Estaing face à François Mitterrand en 1981 ? Désormais, les choses sont claires et prouvées : c’est le RPR qui a téléguidé l’affaire dite des diamants de Bokassa. Et, dans l’entre-deux-tours, les hiérarques gaullistes ont bien fait comprendre à leurs militants qu’il ne fallait pas laisser gagner "VGE". Impossible de laisser à un non-gaulliste le leadership sur le centre droit trop longtemps. Et si cela suppose de laisser les socialistes et les communistes diriger la France, tant pis !

En sous-main, on retrouve Jacques Chirac. Comme Gabriel Attal, celui-ci n’a pas digéré le rôle du Premier ministre humilié par son patron. Selon les spécialistes de la droite, un épisode augmentera la rancœur : à l’été 1976, le fringant premier ministre est reçu par le président à Brégançon. Venu pour parler "dossiers stratégiques", il sera traité comme un quidam tout juste admis à manger aux côtés du professeur de tennis du président. De quoi précipiter sa démission dans les semaines qui suivent et le faire entrer en opposition frontale.

En 1995, les relations entre Lionel Jospin et François Mitterrand sont tendues...

Lionel Jospin, le droit d’inventaire

En 1995, Jacques Chirac devient enfin président ! Contre toute attente, François Mitterrand, alors en fin de vie, lui fait une drôle de confidence : en son for intérieur, il préfère voir un héritier du gaullisme lui succéder plutôt que le candidat du parti à la rose. Il faut dire que ce dernier, Lionel Jospin, ne mâchait pas ses mots à l’égard du créateur du PS. Dans les dernières années de présidence, il prend ses distances avec le monarque républicain. Parmi les principales saillies : "Le mitterrandisme n’est pas une doctrine", prononcé en 1994 sur la matinale de France Inter, mais surtout la "petite phrase" parue dans Le Nouvel Observateur en juin 1994 "François Mitterrand n’est pas ma tasse de thé". Enfin, lors de sa déclaration de candidature, il promet qu’il ne "sera pas le candidat du passé". François Mitterrand préférera donc la rivalité à la loyale à l’ingratitude de ceux qui lui doivent tout. Reste à savoir quelle sera l’attitude d’Emmanuel Macron en 2027…

Lucas Jakubowicz

Pour plus d'informations sur la guerre de succession qui se déroule au sein du bloc central et la solitude d'un Emmanuel Macron peu à peu lâché par les siens, lisez La Foudre et les cendre, Macron les secrets d'une succession inédite, de Louis Hausalter paru aux éditions de l'Observatoire.

 

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