Dans la Nef des fous de Jérôme Bosch, une barque surchargée vogue sans gouvernail. Les passagers (moines, bourgeois, bateleurs) rient, boivent et chantent, inconscients du gouffre qui s’ouvre devant eux. Aucun ne tient la barre, personne ne sait où va le navire. Seule la cacophonie les relie, comme un écho dérisoire d’humanité. Cinq siècles plus tard, l’image pourrait paraître étrangement familière à la France, estime dans cette tribune le politologue et essayiste Brice Soccol.
Politique française, la nef des fous
Depuis la dissolution ratée de 2024, l’Assemblée nationale ressemble à cette embarcation errante. La promesse d’un nouveau départ s’est transformée en paralysie permanente. L’Assemblée nationale issue du scrutin est un archipel d’hostilités : majorité relative sans cap, oppositions irréconciliables, alliances de circonstance aussitôt défaites qu’annoncées. On négocie des votes comme des cartes à échanger, on parle de compromis tout en préparant les échéances à venir.
Les partis naviguent sans gouvernail
Les discussions budgétaires en cours en donnent la mesure. Le gouvernement de Sébastien Lecornu tente intelligemment, pas après pas, à coups de renoncement et de discussions de couloir, non pas de de sauver une trajectoire budgétaire devenue illisible, mais d’éviter une censure. Pour cela, il renonce au 49.3 laissant croire à une assemblée souveraine, "suspend" la principale réforme structurelle du gouvernement Macron, la réforme des retraites, cherche des compromis avec le parti socialiste, "qui ne soient pas de la compromission" quitte à accepter une taxe Zucman allégée (IFI, taxe sur les multinationales…) et l’abandon de la politique de l’offre.
On négocie des votes comme des cartes à échanger, on parle de compromis tout en préparant les échéances à venir. Et la barque, privée de gouvernail, tourne sur elle-même
Les Républicains jouent les arbitres ombrageux, rendant désormais illisible pour leur électorat une ligne politique consistant à ne pas voter la motion de censure, à suspendre leurs six ministres membres du gouvernement et se félicitant d’avoir proposé et fait voter deux amendements sur la défiscalisation des heures supplémentaires et la suppression le gel du barème de l’impôt. Des socialistes opportunistes qui sont légitimes à vouloir aller chercher des victoires sociales symboliques comme celle du 12 novembre dernier avec la suspension de la réforme des retraites. La France insoumise qui s’inscrit dans la perspective des prochaines élections présidentielles criant à la "casse sociale" et taxant les multinationales, comme le Rassemblement national dans les "startingblocks", préparant une victoire promise lors des prochaines élections législatives. Chacun rame, mais dans une direction différente même au sein du bloc central ! Et la barque, privée de gouvernail, tourne sur elle-même.
Le parlement gesticule
Ce parlement ne délibère plus : il gesticule. Chaque séance devient un champ de bataille symbolique où les chiffres s’effacent derrière les slogans. Déficit, dette, dépense publique : tout devient prétexte à posture. L’art du budget, qui suppose la hiérarchie des priorités et le courage des choix, s’efface dans un théâtre de contradictions dont le gouvernement et le président de la République seront tenus à la fin pour responsables ! Ordonnances, loi spéciale, démission, dissolution… Qu’importe ! Le contribuable sera perdant ; le citoyen déçu ou révolté ; les entreprises affaiblies ; la politique discréditée ; la France, déclassée.
La politique française semble s’être enfermée dans une boucle d’impuissance où chacun accuse l’autre d’être la cause du naufrage. Le résultat, c’est un pays sans cap budgétaire, sans récit commun, et un Parlement qui joue du luth pendant que le navire s’enfonce
Un pays sans cap ni récit
Bosch peignait la folie collective pour en dénoncer la complaisance. Nous y sommes. La politique française semble s’être enfermée dans une boucle d’impuissance où chacun accuse l’autre d’être la cause du naufrage. Le résultat, c’est un pays sans cap budgétaire, sans récit commun, et un Parlement qui joue du luth pendant que le navire s’enfonce. D’autres pays européens (Belgique, Suède, Autriche…) depuis quinze ans ont connu des blocages ou des difficultés importantes pour faire adopter un budget. Cependant, en renonçant au 49.3 le premier ministre a certes pu faire un geste démocratique, mais il a rendu la France parlementaire, sans en avoir les garde-fous, c’est-à-dire la culture du compromis et la discipline des coalitions ! Ne jamais oublier les mots du Général de Gaulle dans son Discours de Bayeux du 16 juin 1946 : "La rivalité des partis revêt chez nous un caractère fondamental qui met toujours tout en question et sous lequel s’estompent trop souvent les intérêts supérieurs du pays".
On voudrait croire qu’au dernier moment un capitaine surgira, qu’une large majorité finira par se constituer, qu’un accord minimal permettra d’éviter le chaos financier quitte à se renier dans le cadre d‘une nouvelle alliance de circonstance avec le Parti socialiste. Peut-être que ce gouvernement sortira victorieux et le macronisme défait, mais l’impression qui domine pour nos concitoyens est celle d’un vide : un pouvoir qui n’ose plus décider, une opposition tournée vers 2027 qui ne veut plus construire, une démocratie qui se regarde chavirer.
À force de confondre débat et vacarme, stratégie et tactique, la France risque de découvrir qu’on ne gouverne pas un pays en chantant au-dessus du gouffre
Le gouvernail c’est le peuple
La Nef des fous de Bosch était une satire morale. Celle que nous vivons est un avertissement politique. À force de confondre débat et vacarme, stratégie et tactique, la France risque de découvrir qu’on ne gouverne pas un pays en chantant au-dessus du gouffre. Cinq siècles plus tard, notre nef des fous politique poursuit sa dérive, ivre d’elle-même. L’urgence serait pourtant de retrouver le sens du cap, de rappeler qu’un budget n’est pas un compromis de circonstance, mais une boussole nationale.
Dans une démocratie, le gouvernail est le peuple ; tant que le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif craindront de lui redonner la parole, sous quelques formes que ce soient, une majorité de Français continueront à manifester une forte défiance à l’égard de la politique nationale. Ce n’est pas un hasard si le maire est le dernier acteur de confiance qui réenchante la promesse politique.
À cinq mois des prochaines élections municipales et 18 mois des élections présidentielles, la tension autour du budget de l’Etat amplifie l’inquiétude démocratique, sociale et économique de nos concitoyens. Souvenons-nous des mots de Jacque Chirac en 1994, qui perdra le pari de sa dissolution : "quand le peuple perd l’espoir sa colère finit toujours par s’exprimer".
Brice Soccol, politologue et essayiste. Co-auteur avec Fréderic Dabi de "L’écharpe et les tempêtes, face aux maires la défiance inattendue" récemment paru aux Éditions de l’Aube
