Alors que Charles de Gaulle, François Mitterrand et Jacques Chirac tâchaient de garder un maximum de temps pour eux, Emmanuel Macron aime se mettre en scène comme un président insomniaque et travailleur. Une rupture qui en dit beaucoup sur notre époque.
Présidents de la République, adieu la détente ?
En mai, un article du Point évoque le quotidien de Bruno Retailleau. Le lecteur apprend notamment que le ministre de l’Intérieur est capable de se lever à 3 h 40 du matin pour lire L’Étrange Défaite de Marc Bloch. Si cette information peut paraître anecdotique, elle est révélatrice : le Vendéen se prépare pour 2027 et rêve d’un destin présidentiel. C’est une tradition récente, chaque hôte de l’Élysée aime se présenter comme un lettré, mais aussi comme un être quasi surnaturel, capable d’être performant sans dormir.
De Gaulle, Mitterrand ou Chirac : des hommes de bulles
Pourtant, il n’en a pas toujours été ainsi. Les premiers présidents de la Ve République n’éprouvaient pas le besoin de jouer le rôle de surhomme constamment à la tâche. Au contraire, ils attachaient une grande importance à la préservation de leur vie personnelle.
"On ne sonne pas le Général"
Lorsque la journée était terminée, Charles de Gaulle entendait se consacrer à ses proches uniquement. Le week-end, il était habitué à partir à La Boisserie. Dans son refuge de Colombey-les-Deux-Églises, il travaillait. La consigne était claire : ne pas le déranger.
À force de persuasion, son cabinet est parvenu à installer un téléphone caché sous un escalier. Mais les règles d’utilisation étaient strictes : interdiction d’appeler le maître des lieux, lui seul prenant l’initiative des appels entre 19 h 50 et 20 heures uniquement. "On ne sonne pas le Général", aimait à dire l’intéressé.
Ses successeurs ont également pris soin de cloisonner leur vie privée et de se ménager des moments d’intimité en famille, entre amis ou… avec leurs maîtresses. François Mitterrand faisait en sorte de toujours laisser vide des plages de son agenda pour lire, faire le tour des bouquinistes, manger avec des proches, mais aussi mener sa double vie, révélée peu avant sa mort.
Jacques Chirac a organisé son emploi du temps de la même manière, ce qui a parfois donné lieu à des situations cocasses. Dans la nuit du 30 au 31 août 1997, Lady Di décède dans un accident de voiture à Paris. Le ministère de l’Intérieur cherche à joindre d’urgence Jacques Chirac à l’Élysée. Chou blanc, il tombe sur "Bernadette", bien incapable de dire où est passé son époux…
C’est une tradition récente, chaque hôte de l’Élysée aime se présenter comme un être quasi surnaturel, capable d’être performant sans dormir
La "rupture Sarkozy"
La rupture survient avec Nicolas Sarkozy. L’emblématique ministre de l’Intérieur, puis président de l’UMP, rêve de la présidence de la République et se démène pour se démarquer de son mentor dépeint en chef âgé et fainéant. Lui, au contraire, se veut toujours sur le pont et ne manque pas de le faire savoir.
Exemple frappant, lors d’une émission chez Michel Drucker, sa femme Cécilia est invitée à dire aux Français quel objet symbolise le mieux son mari. Réponse ? "Un porte-document, car il connaît très bien ses dossiers, qu’il lit tout le temps d’ailleurs". Une fois élu à la tête de l’État, il se met en scène comme un "hyperprésident", toujours en mouvement, au fait de tous les dossiers, toutes les nominations.
En plus du travail, Nicolas Sarkozy se présente comme un grand sportif épuisant ses gardes du corps par ses courses quasi quotidiennes et ses longues virées en vélo. Contrairement à ses prédécesseurs, il goûte peu les plaisirs de la table. Les repas sont expédiés en un temps record, le travail n’attend pas !
Macron, le successeur
En se présentant comme un "président normal", François Hollande explosera tous les records d’impopularité. Emmanuel Macron en tirera la conclusion que, pour être légitime, il faut être "royal". D’où ses surnoms de Jupiter ou du maître des Horloges.
Comme Nicolas Sarkozy, il mettra en scène son côté sportif : boxe, foot, course à pied, ski… il fera tout pour faire savoir aux Français qu’il est perpétuellement au travail, qu’il possède une meilleure connaissance des dossiers techniques que les ministres eux-mêmes. Les off sont dévoilés aux journalistes de manière régulière.
Les Français doivent savoir que le président ne dort que quatre heures par nuit, qu’il bombarde les membres de son gouvernement de questions et d’instructions pointues, qu’il demande régulièrement des rapports d’activité, qu’il perd ses nerfs lorsque les choses ne vont pas assez vite. Une débauche d’énergie qui ne l’empêcherait pas d’être frais comme un gardon dès les premières lueurs de l’aube.
Pourquoi jouer cette carte ?
Reste à savoir pourquoi les présidents de la République se démènent pour montrer à leurs citoyens leur dynamisme, leur capacité de concentration et leur force physique. Plusieurs points peuvent être avancés.
Les Français sont paradoxaux puisqu’ils peuvent verser dans le populisme mais "en même temps" râlent lorsque leur président ne se comporte pas en monarque, François Hollande peut en témoigner. Afin d’altérer le discours anti-élite, les résidents de l’Élysée tâchent de montrer que s’ils sont au sommet, ils travaillent plus que les autres. Cette débauche d’énergie permet aussi de donner corps au cliché du "président monarque" aux pouvoirs quasi surnaturels.
"En France, afficher sa souffrance ou sa résistance physique au travail est perçu comme une forme d’héroïsme"
Le comportement des présidents est également lié au monde du travail français. Dans nos entreprises, le culte du présentiel reste ancré et le salarié qui passe son temps au bureau, multiplie les calls, réunions et autres points de reporting est vu comme performant, quand bien même sa productivité n’est pas à la hauteur. Valérie Petit, ancienne députée LREM et universitaire spécialisée dans le burn-out des dirigeants pointe "une forme de culture archaïque qui considère qu’afficher sa souffrance ou sa résistance physique au travail est perçu comme une forme d’héroïsme". Pour marquer leur adhésion au chef, nombre de ministres et de députés adoptent ces méthodes, d’où un niveau de burn-out inédit au Palais-Bourbon et dans les cabinets ministériels.
Une situation différente dans les entreprises scandinaves et germaniques où un salarié sur le pont en permanence prend le risque d’être perçu comme inefficace et inorganisé. C’est sûrement pour cela que les chanceliers allemands et les premiers ministres d’Europe du Nord préfèrent se présenter comme des salariés lambda. Pendant qu’Emmanuel Macron se vante d’enchaîner les nuits blanches via des indiscrets pilotés depuis l’Élysée, Angela Merkel préfère se mettre en scène en train de dîner dans une pizzeria à 19 h 30 après une bonne journée de travail…
Lucas Jakubowicz

