Mais pourquoi les politiques écrivent-ils tous des livres ?
Une pile de plusieurs mètres de hauteur. Voilà ce qui attend le lecteur curieux qui souhaiterait feuilleter les ouvrages publiés par nos élus en cette rentrée littéraire 2025. Retours des gros vendeurs de la droite de la droite (Philippe de Villiers, Éric Zemmour, Jordan Bardella), grognards LR qui n’ont pas dit leur dernier mot et veulent peser dans le débat public (Dominique de Villepin, Xavier Bertrand, Alain Juppé), témoignages d’anciens ministres, comme Éric Dupond-Moretti ou Roselyne Bachelot, ouvrage plus personnel de Marine Tondelier… Il y en a pour tous les goûts.
Tradition française
Ce penchant pour l’écriture est tout sauf une mode nouvelle. "La France se caractérise par une véritable tradition de politiciens lettrés. Victor Hugo, Alphonse de Lamartine ou encore François René de Chateaubriand, plus récemment Georges Pompidou, François Mitterrand mais aussi Bruno Le Maire se définissent autant comme écrivains que comme responsables politiques", explique Christian Le Bart, professeur de sciences politiques et auteur de La politique en librairie, les stratégies de publication des professionnels de la politique, qui observe par ailleurs que "tous les présidents de la Ve République ont publié au moins un ouvrage, notamment avant d'entrer en campagne. Exposer sa vision sur le papier est perçu comme un exercice noble." Le livre fait partie de la panoplie du parfait chef d’État au même titre que le chien, la photographie officielle ou le bain de foule au salon de l’agriculture.
"Tous les présidents de la Ve République ont publié au moins un publié un ouvrage, notamment avant d'entrer en campagne"
Au-delà de l’exercice stylistique et symbolique, il s’agit également d’une figure obligée pour se crédibiliser dans un pays qui aime fustiger les technocrates, tout en nourrissant une certaine affection pour les intellectuels. Peu importe le message, voir son nom associé à un livre est incontournable pour qui nourrit de l’ambition. Mais alors que le combat électoral fait aujourd’hui la part belle aux éléments de langage, petites phrases assassines, tweets et posts sur les réseaux sociaux, plancher des heures sur un ouvrage est-il toujours rentable politiquement ?
Communication moderne
"Plus que jamais", certifie le politologue qui observe depuis quelques années "une forte augmentation de ce type de parutions". Pour lui, la raison est simple : "Un livre est un média qui permet d’accéder aux médias. C’est un outil qui permet d’attirer l’attention, d’être invité dans les matinales et les talk-shows".
"Un livre est un média qui permet d’accéder aux médias. C’est un outil qui permet d’attirer l’attention, d’être invité dans les matinales et les talk-shows"
Un avis partagé par Éric Treille, chercheur associé à l’université de Rennes, qui souligne que livre traditionnel et réseaux sociaux font souvent bon ménage, "le cas d’école reste Nicolas Sarkozy qui, en août 2016, annonce simultanément sur un post Twitter la sortie de Tout pour la France et sa candidature à la primaire de la droite et du centre".
Pour un élu, publier un livre est également un prétexte pour partir à la rencontre des militants et des électeurs à travers des séances de dédicaces dans les librairies, les sections locales des partis ou encore les meetings. Si écrire est un véritable atout, encore faut-il trouver le bon angle d’attaque.
Le passage obligé pour une candidature présidentielle
Pour se mettre en avant, les auteurs peuvent avoir recours à plusieurs genres. La présidentielle approchant à grands pas, la mode est au "livre projet". Leurs objectifs ? Parler de soi et de leur projet pour la France. C’est notamment le cas de Demain si tout va bien, de Marine Tondelier. Coïncidence, quelques semaines après la sortie, elle s’est déclarée candidate pour 2027.
Marine Le Pen, risquant fort de ne pas pouvoir concourir lors de la prochaine présidentielle, Jordan Bardella avance ses pions. Le "roi de Tiktok" cherche à prendre de l’épaisseur et publie Ce que veulent les Français.
C’est une arlésienne, mais Dominique de Villepin n’a pas renoncé à un destin présidentiel. Depuis quelques mois, celui-ci occupe l’espace médiatique et se rappelle au bon souvenir des Français avec… un livre intitulé Le pouvoir de dire non.
Coucou, j’existe toujours !
Tous les responsables politiques n’ont pas exprimé ouvertement leur intention de concourir à la magistrature suprême. Certains se plaisent toutefois à laisser planer le doute sur le futur et à montrer qu’ils sont toujours en embuscade, au cas où. Le "cru 2025" présente plusieurs cas d’école. Citons par exemple Xavier Bertrand avec Rien n’est jamais écrit, titre ô combien révélateur.
À la droite de la droite, la rentrée littéraire est marquée par les nouvelles productions de deux auteurs de best-seller qui reviennent en force et se "tireront la bourre" pour savoir qui vendra le plus : Philippe de Villiers avec Mémoricide et Éric Zemmour avec La messe n’est pas dite.
Effet miroir
Autre style prisé par nos élus, les biographies. "De nombreux hommes et femmes politiques s’attellent également à narrer la vie de personnalités historiques dans lesquelles ils s’identifient, ce que j’appelle le livre miroir", observe Éric Treille. "Et, comme par hasard, les personnages historiques faisant l’objet de livres sont souvent originaires de la zone géographique sur laquelle l’élu est implanté. Ce qui est plutôt bon pour son ancrage local…", s’amuse Christian Le Bart qui cite notamment François Bayrou et le roi béarnais Henri IV, Alain Juppé et son Montesquieu qui lui aussi, fut un notable bordelais modéré ou encore Jack Lang et sa biographie de François Ier. Jean-François Copé a voulu renforcer son image d’élu combatif, prêt à la guerre des tranchées et ancré en Seine-et-Marne en s’attelant à la rédaction d’un ouvrage historique, La bataille de la Marne. Mélanger histoire et ambition politique demande de réelles capacités littéraires.
Top ou flop ?
Heureusement, quel que soit le projet littéraire, les élus ne sont jamais seuls, ce qui évite le syndrome de la feuille blanche... Il est vrai qu’il est parfois difficile d’exercer une fonction officielle tout en trouvant le temps nécessaire à la rédaction. Si certains, à l’instar de Bruno Le Maire, s’enorgueillissent d’écrire seuls, ils semblent bien isolés. "C’est un secret de polichinelle dans le milieu de la politique, des médias et de l’édition : tout le monde sait que les élus sont aidés", souligne Éric Treille.
"C’est un secret de polichinelle dans le milieu de la politique, des médias et de l’édition : tout le monde sait que les élus sont aidés"
Il considère l’écriture de livres pour politiques comme une véritable industrie "qui emploie normaliens, journalistes ou assistants parlementaires". Selon ce lecteur assidu, fin connaisseur de la littérature politique, "il suffit parfois de lire entre les lignes des remerciements pour réaliser que la rédaction est collective, voire entièrement prise en charge par une plume fantôme".
Ce qui rend plus facile la rédaction… et sature l’offre. Conséquence, les livres publiés connaissent une fortune diverse. Certains comme François Hollande ou Nicolas Sarkozy (213 000 exemplaires de ses mémoires vendus en un mois) deviennent auteurs de best-sellers et enchaînent les séances de dédicaces. D’autres ont plus de peine à trouver leur public, à tel point que leurs œuvres pourraient devenir des pièces de collection. Parmi les anciennes parutions, citons notamment Je ne me tairai plus de Claude Bartolone vendu à 268 exemplaires en 2014 et surtout Qu’est-ce que le parti chrétien-démocrate ? de Christine Boutin. Publié en 2010, il n’a convaincu que 58 acheteurs. Parmi les nouveautés, le dernier Marine Tondelier fait partie des bides. Tiré à 10 000 exemplaires, il n’aurait été acheté que 963 fois en deux semaines, selon Le Monde.
Lucas Jakubowicz
