À la tête d’Audacia, le serial entrepreneur est un adepte de la rupture. Ingénieur aérospatial de formation, il vient de publier «New Space, l’économie à la conquête du cosmos», croit dans les chances de l’Europe en dépit de l’avance des entrepreneurs américains et donne l’exemple en investissant dans le secteur.
Charles Beigbeder : "L’espace est un marché qui regorge d’opportunités"
Décideurs. Pourquoi investir dans l’espace ?
Charles Beigbeder. Une révolution est en train de se jouer. Il y a eu plusieurs âges dans l’industrie spatiale : celui un peu héroïque, géopolitique, de prestige avec Spoutnik et Apollo. Puis est arrivée une phase commerciale, dominée par les grands acteurs du complexe militaro-industriel et aérospatial américain, mais aussi français (ArianeGroup ou Airbus, autrefois EADS).
Nous en sommes à la troisième phase, plus entrepreneuriale. De grands patrons issus du monde des technologies, tels qu’Elon Musk, Jeff Bezos ou Richard Branson, ont, avec leur esprit d’innovation et leur appétit pour le risque, bouleversé un secteur historiquement régi par la stabilité et la prudence. De cette rupture est née la distinction entre le Old Space et le New Space. Ces termes soulignent un changement radical de paradigme : l’espace n’est plus considéré comme un enjeu de souveraineté géopolitique ou un laboratoire scientifique, mais comme un marché qui regorge d’opportunités économiques et commerciales.
Quelle en est la raison principale ?
Les technologies ont évolué, les coûts ont baissé. La somme nécessaire à la fabrication d’un satellite, par exemple, a été quasiment divisée par 1000 en quelques décennies. Il est donc possible d’en lancer beaucoup, de nouveaux cas d’usage se développent. Le coût d’accès à l’espace a beaucoup diminué pour un entrepreneur qui peut aujourd’hui mettre en orbite des constellations de satellites pour observer, géolocaliser et connecter les gens et les choses.
"Le coût d’accès à l’espace a beaucoup diminué pour un entrepreneur"
Audacia a investi dans 24 entreprises dans un écosystème de plus de 500 entreprises européennes spatiales. La fusée géante de Jeff Bezos est parvenue à poser son lanceur sur une barge, mais a raté la mise en orbite du satellite.
Le spatial reste un univers d’investissement où l’on peut tout perdre d’un coup…
Évidemment, il y a des risques technologiques, des risques de marché. Comme l’a déclaré un administrateur de la Nasa : "Space is hard". La défaillance est possible.
C’est la raison pour laquelle nous investissons via un fonds d’investissement qui mutualise les risques. Il ne fait pas un pari unique, mais plus de vingt. Cela permet de dérisquer. Nous avons réuni des experts pour évaluer et sélectionner les meilleures entreprises.
SpaceX s’apprête à entrer au Nasdaq. Le secteur du spatial a-t-il un avenir en Bourse ?
Le fonds "Expansion", qui soutient les entrepreneurs de l’aérospatiale et de la défense pour la souveraineté européenne, investit dans le non-coté. Cela dit, des fonds européens peuvent déjà investir dans le coté, notamment dans Thales, Airbus, ou Rheinmetall. D’autres sociétés devraient suivre, multipliant les opportunités.
"L’IPO de SpaceX va être un événement planétaire, il y aura un avant et un après. Ce sera la preuve que l’on peut gagner beaucoup d’argent en investissant dans le spatial"
L’IPO de SpaceX va être un événement planétaire, il y aura un avant et un après. Ce sera la preuve que l’on peut gagner beaucoup d’argent en investissant dans le spatial.
Dans ce secteur en plein développement, quel est le rang de l’Europe ?
Le Vieux Continent s’est fait doubler, mais le vent peut tourner. Rappelez-vous, au début des années 2000, les Américains n’avaient plus de lanceurs. Ils ont été dans une très mauvaise situation, leur orgueil national a été piqué au vif. Elon Musk était quasiment en faillite avant de réussir le quatrième lancement de son Falcon. La réussite de la récupération au sol de son booster réutilisable constitue le moment charnière, en 2015.
Si l’Europe a raté le coche et que les Américains sont loin devant, il est hors de question de poser le sac et de dire "c’est fini". La France jouit d’une excellence académique, de talents, de grands groupes parmi les leaders mondiaux. L’envie d’entreprendre est là, nous disposons de capitaux et de grands laboratoires comme l’Onera.
Comment les Européens peuvent-ils concurrencer Space X ?
Si nous courons derrière SpaceX, nous aurons du mal à combler le retard. Les IPO permettront au groupe d’Elon Musk d’obtenir des moyens colossaux. Mieux vaut réfléchir aux prochaines disruptions dans d’autres technologies spatiales pour inventer la prochaine révolution. Trouvons un autre chemin et repassons devant les Américains par la disruption technologique.
Avec Selftrade et Poweo, vous avez déjà joué la rupture. Comment définir ce terme ?
Il s’agit de dénicher dans les laboratoires les pépites technologiques, les découvertes scientifiques, les bonnes idées, puis de les industrialiser, de les transformer en entreprises, puis en leaders industriels. Notre fonds d’investissement de capital-risque est précisément le catalyseur de cette transformation. Il faut savoir trouver le temps pour imaginer et innover de façon disruptive.
"La France jouit d’une excellence académique, de talents, de grands groupes parmi les leaders mondiaux"
Les grands groupes industriels peinent à le faire parce qu’ils sont soumis aux diktats des marchés financiers. Ils privilégient l’innovation incrémentale au détriment de l’innovation de rupture. C’est donc aux start-up, aux fonds d’investissement de leur permettre de faire cette innovation disruptive.
Les besoins de défense sont croissants. Comment financer la base industrielle et technologique de défense ?
Audacia agit à trois niveaux : des fonds de capital-risque spécialisés dans l’accompagnement des start-up technologiques développant des solutions duales utiles aux forces armées ; un fonds "Straton" qui accompagne les PME de la base industrielle et technologique de défense (BITD) et investit en France, là où d’autres fonds sont plutôt mondiaux. Il cible des entreprises familiales déjà rentables qui suivent les augmentations de cadence qu’impose la dynamique de réarmement.
Enfin, nous réfléchissons à aider les forces armées à combler des lacunes capacitaires, notamment dans les nouvelles technologies. L’objectif ? Créer une société chargée d’acquérir des actifs produisant des données destinées aux armées.
Comment défendre la souveraineté européenne ?
Aucune nation européenne ne peut tout faire. Il y a peut-être une sorte de compromis intelligent à établir avec nos voisins. Est-ce utile d’avoir 27 fabricants de tourelles de chars, 27 constructeurs d’avions de chasse ? Chacun pourrait miser sur ses forces. Par exemple, le char Leopard a connu un meilleur succès commercial que le char Leclerc, indépendamment de ses qualités. Le Rafale a très bien marché commercialement. On pourrait songer à une spécialisation. "Nous, on fait l’avion de chasse, vous, vous faites les chars". C’est schématique, mais c’est la philosophie.
Les budgets de défense vont doubler en Europe pour atteindre environ 600 milliards d’euros. C’est une opportunité pour l’industrie du continent. Au moins deux tiers de ces montants devaient être orientés vers des entreprises européennes. Les Français appliquent cette logique, puisque plus de 80 % de nos équipements de défense sont acquis auprès d’acteurs nationaux. Il faut que nos amis européens fassent de même !
Propos recueillis par Fabienne Lissak
Newspace, l'économie à la conquête du cosmos, de Charles Beigbeder, Eyrolles, 200 pages, 21 euros.
