L'ouverture du Salon de l’intelligence artificielle, - le World AI Cannes Festival - à Cannes, est l’occasion de s’interroger sur nos relations au numérique et peut-être sur nos relations aux autres estime dans cette chronique la philosophe Gabrielle Halpern.
Le jour où Chat GPT m’a raconté une blague
"Quel est le comble pour un centaure ? C’est de se faire traiter de cheval de Troie", m’a écrit mon assistant virtuel, alors que je lui avais demandé de me raconter une blague. Les mystères algorithmiques ne me permettent pas de savoir où il est allé la chercher ; il ne m’a pas cité ses sources.
Qu’il ait eu l’idée de me raconter cette blague n’a sans doute rien d’étonnant, puisque nous venions d’avoir un échange au sujet des centaures. Il savait qu’il allait faire mouche, - pour poursuivre le bestiaire -, étant donné mon intérêt flagrant pour ces personnages hybrides. Il s’est donc tout simplement adapté à son public. Mais tout cela confirme une hypothèse qui me trottait dans la tête depuis plusieurs années : nos questions nous trahissent ! Je n’en ai posé que deux à cet assistant virtuel avant de lui demander de me raconter une blague et c’est au vu de ces seules deux questions qu’il a été capable d’aller chercher LA boutade au sujet d’un thème qui occupe mon temps depuis près de quinze ans dans mes travaux de recherche en philosophie. Les questions posées m’ont trahie et cela devrait nous faire réfléchir.
Chacun d’entre nous est confronté dans sa vie quotidienne à une somme inouïe de questions ; celles que l’on nous pose lors d’un dîner d’amis ou d’un cocktail mondain, celles au travail autour de la machine à café, lors d’un entretien d’embauche avec les membres de notre famille à l’occasion des grandes retrouvailles. Des questions innombrables.
Alors que ces dernières peuvent mettre mal à l’aise ceux qui, par pudeur, ne veulent pas se révéler, - il en existe encore, contrairement à ce que les réseaux sociaux veulent nous faire croire -, il est bon de prendre conscience du fait que l’on est toujours libre de répondre ce que l’on veut, d’éluder, de contourner ou même de répondre à côté. En réalité, ce n’est pas tant celui qui répond aux questions que celui qui les pose qui se révèle à l’autre. Oui, c’est celui qui pose des questions qui se dévoile, qui met à nu ses préoccupations, ses obsessions, ses fantasmes, ses angoisses. Cela est vrai dans nos échanges avec d’autres êtres humains, comme avec des assistants virtuels.
Le pouvoir est-il du côté de celui qui pose la question ou de celui qui y répond ? A l’évidence, on pourrait penser que le premier est le maître, puisqu’il maîtrise le rythme et le territoire du dialogue. Nous pouvons avoir d’ailleurs ce sentiment, lorsque nous faisons des requêtes à Chat GPT ou d’autres assistants virtuels et que nous créons ainsi avec ces outils une relation déséquilibrée dans laquelle nous demandons ou ordonnons et ils exécutent. Par mes prompts, je commande à mon outil doté d’intelligence artificielle la génération des réponses que j’attends.
Mais en y réfléchissant plus attentivement, il semblerait au contraire que le pouvoir soit plutôt toujours du côté de celui qui répond, qui possède la réponse que l’on attend et dont on dépend. Le jeu des questions-réponses n’est jamais anodin ; il est toujours une mise à nu…
Ainsi serions-nous la somme des questions que nous avons posées et celles que n’avons pas osé poser. Pourquoi n’arrivons-nous pas à poser certaines questions à ceux qui nous sont chers ? Sommes-nous prisonniers de celles que nous n’avons pas posées ? Et si ces questions étaient celles qui déterminaient toute notre vie ?
Gabrielle Halpern
Philosophe et auteur de "Tous centaures ! Eloge de l’hybridation" (Le Pommier) et de "Créer des ponts entre les mondes – Une philosophe sur le terrain" (Fayard)

