Dans un CAC 40 de plus en plus internationalisé, les énarques passés par les cabinets ministériels perdent peu à peu de leur attractivité. Les ambitieux doivent-ils éviter les ors de la République pour autant ? Non. Mais il est recommandé d’être diplômé de Polytechnique ou de l’École de Mines.

S’il existait le club des énarques patrons d’un groupe du CAC 40, les rassemblements seraient déserts. À vrai dire, une seule personne serait actuellement susceptible d’y adhérer : Alexandre Bompard.

Alexandre Bompard, un énarque seul au monde

PDG de Carrefour depuis 2017, le Haut-Savoyard est le dernier des Mohicans à pouvoir se targuer d’un cursus honorum désormais passé de mode : ENA, passage en cabinet – celui de François Fillon alors ministre du Travail sous Jacques Chirac – puis bascule vers le secteur privé et ascension vers les plus hautes sphères. "En 2018, outre Alexandre Bompard, ils étaient quatre dans ce cas, le déclin a donc été très rapide", pointe Hervé Joly, historien au CNRS et spécialiste des élites économiques françaises.

L’expert égrène les noms et les parcours de ces patrons : "Stéphane Richard, chez Orange, était l’ancien dircab de deux ministres de l’Économie, Christine Lagarde et Jean-Louis Borloo. Paul Hermelin, alors à la tête de Cap Gemini, venait des cabinets de Jacques Delors et DSK, tandis que Pierre-André de Chalendar chez Saint-Gobain et Jean-Pierre Clamadieu chez Solvay avaient fait leurs armes au ministère de l’Industrie".

Les énarques sont-ils devenus si mauvais ?

Que s’est-il passé en si peu de temps ? Pourquoi les énarques sont-ils moins attractifs ? "Il y a de multiples facteurs à prendre en compte », explique Hervé Joly. "Le CAC 40 est de plus en plus tourné vers l’international, la recherche des numéros un ne se limite plus à la sphère franco-française, ce qui pénalise les énarques. En outre, l’État a de moins en moins d’influence dans les conseils d’administration et n’est plus en mesure de proposer ses candidats."

"Le Cac 40 est de plus en plus tourné vers l'international, la recherche des numéros un ne se limite plus à la sphère franco-française"

Le CAC 40 penchant de plus en plus vers les services, leur réseau, utile pour les contrats industriels d’équipements publics, est devenu moins incontournable. Une autre piste est avancée : les énarques sont moins performants que d’autres en matière de connaissances financières ou de maîtrise de l’anglais désormais indispensables. Une pilule dure à avaler pour ceux qui sont souvent qualifiés "d’élites de la nation".

Renouvellement des élites

Le vivier de recrutement des patrons du CAC 40 s’élargit de plus en plus. Outre des profils internationaux, les diplômés d’écoles naguère moins prestigieuses, ayant fait leurs classes uniquement dans le secteur privé, tirent aujourd’hui leur épingle du jeu. Pendant longtemps, la seule business school à se distinguer était HEC.

Désormais, l’Essec occupe une place centrale. Elle compte parmi ses anciens Antoine de Saint-Affrique, directeur général de Danone, Benoît Coquart qui occupe le même poste chez Legrand ou encore Nicolas Hieronimus, successeur en 2021 de l’emblématique Jean-Paul Agon à la tête de L’Oréal. "On retrouve également des profils venus d’écoles de commerce moins cotées, comme Jean-Marie Tritant, PDG d’Unibail-Rodamco-Westfield diplômé de l’ESC Dijon", note Hervé Joly qui constate que des écoles d’ingénieurs de province placent des alumni au sommet du CAC 40. C’est notamment le cas d’Hinda Gharbi chez Bureau Veritas – ENSIEG Grenoble – ou de Jean-Pascal Tricoire – École supérieure d’électronique de l’Ouest.

Polytechniciens, diplômés des mines : les indétrônables

Est-ce à dire que l’avenir appartient aux managers internationaux passés par les écoles de commerce ou d’ingénieurs du monde entier ? Pas forcément. Deux grands temples des élites françaises font de la résistance : l’École polytechnique et l’École des Mines. Leurs diplômés continuent à truster les meilleurs postes du CAC 40 et ne dédaignent pas débuter dans les cabinets ministériels.

"Passer par un cabinet ministériel va rester une voie royale tant pour acquérir des compétences que pour se construire un réseau"

Plusieurs exemples peuvent être cités. Benoît Bazin a travaillé pour Bercy lors du premier mandat de Jacques Chirac, il est aujourd’hui président du conseil d’administration de Saint-Gobain, Olivier Andriès, directeur général de Safran, a lui aussi fait ses classes au ministère de l’Économie et des Finances sous le gouvernement Balladur. Un long parcours au ministère de l’Industrie a également servi de tremplin à Jean-Laurent Bonnafé, désormais à la tête de BNP Paribas, tandis que Patrice Caine, PDG de Thales, a été deux ans conseiller technique du premier ministre Lionel Jospin. Hors ministères, Estelle Brachlianoff, directrice générale de Veolia, s’est distinguée au sein de la préfecture de la région Île-de-France.

Ces profils risquent-ils d’être dépassés un jour ? "Peu probable. À mon avis, cela va rester une voie royale tant pour acquérir des compétences que pour se construire un réseau", estime Hervé Joly. L’auteur d’une Histoire de l’École polytechnique remarque que « l’on pensait que les grands corps auraient du mal à tirer leur épingle du jeu dans un CAC 40 internationalisé, or ils sont toujours là ». Ils bénéficient d’une formation de très haut niveau, de solides réseaux au sommet des codir, notamment dans les groupes industriels comme Thales, Vinci, Airbus, Dassault, Saint-Gobain ou encore TotalEnergies.

Managers de haute volée

Même s’ils sont passés par les cabinets ministériels et que cela s’est avéré primordial dans leur montée en puissance, les patrons qui ont connu le milieu politique sont « avant tout des managers d’élite qui ont de longues années de pratique dans le secteur privé », tient à préciser Hervé Joly.

Les patrons qui ont connu le milieu politique sont "avant tout des managers d’élite qui ont de longues années de pratique dans le secteur privé " 

Selon lui, le cas de Patrick Pouyanné, actuel patron de TotalEnergies, est emblématique : "Diplômé de Polytechnique et des Mines, il est à 30 ans conseiller technique d’Édouard Balladur alors premier ministre et a l’occasion de rencontrer de nombreux grands patrons." Ce CV lui permet deux ans plus tard d’être débauché par Elf pour devenir secrétaire général de la filiale angolaise. Il montera peu à peu les échelons jusqu’au niveau suprême. "Le cas des hommes de confiance de responsables politiques bombardés à de hauts postes du CAC pouvait exister à l’époque des nationalisations, ce n’est plus envisageable."

Mais il est tout de même recommandé de rester à proximité des ministères pour se propulser parmi le club des PDG du CAC 40. Un statut de polytechnicien est un plus…

Lucas Jakubowicz

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