Si de plus en plus d’étrangers prennent la tête de groupes du CAC 40, ces dirigeants sont bien souvent pétris de culture française. Malgré la mondialisation, les multinationales de l’Hexagone gardent certaines spécificités qu’il vaut mieux ne pas ignorer…
Quand les patrons étrangers croquent le Cac40
C’est une évolution symbolique. En 2015, trois étrangers étaient à la tête de groupes du CAC 40 : l’Allemand Thomas Enders (Airbus), le Portugais Carlos Tavares (PSA) et l’Indien Lakshmi Mittal (Arcelor Mittal). Dix ans plus tard, ils sont douze à diriger une entreprise de l’indice phare parisien aux postes de directeur général, président du conseil d’administration ou de président exécutif.
Des groupes internationalisés
Cette proportion peut paraître à première vue élevée. Elle est pourtant logique au vu de l’internationalisation des grandes entreprises françaises. Selon EY, en 2023, les sociétés membres du CAC 40 réalisent 77 % de leur chiffre d’affaires en dehors de l’Hexagone. Autre donnée clé, en 2022, elles employaient 4,1 millions de salariés à l’international contre 1,2 en France. Dès lors, il paraît logique d’avoir à leur tête des profils de plus en plus divers.
En 2023, les entreprises du CAC 40 réalisent 77% de leur chiffre d'affaires en dehors de l'Hexagone
Des règles de gouvernance chamboulées
"La mondialisation a totalement bouleversé les règles de gouvernance", pointe Olivier Meier, professeur des universités spécialisé dans l’analyse des directions du secteur privé et auteur de l’ouvrage Management interculturel. Selon lui, la plupart des entreprises du CAC 40 se caractérisaient traditionnellement par un actionnariat familial et un droit de regard non négligeable de l’État. "Les profils cooptés étaient pour la plupart issus de Polytechnique, de l’ENA, de HEC avec des parcours très franco-français."
Mais les choses ont changé. Les entreprises sont de plus en plus internationalisées, les opérations de M&A ont fait entrer de nombreux étrangers dans les conseils d’administration et parmi les cadres dirigeants. En cas de succession, les papabile viennent donc de tous les horizons. L’exemple le plus parlant est celui d’Alcatel dont les postes clés ont traditionnellement été trustés par des membres de la technostructure française. Lors de la fusion avec Lucent, les étrangers deviennent incontournables dans la distribution des plus hauts postes. En 2006, c’est le Néerlandais Ben Verwaayen qui est choisi pour succéder à Serge Tchuruk.
Étrangers et étrangers…
Lorsque l’on se penche sur le CV des dirigeants étrangers, deux grands profils ressortent. Certains sont des "top managers" qui n’ont jamais travaillé en France, ont montré leur savoir-faire chez des concurrents et sont débauchés. Le cas le plus frappant est l’Anglais Paul Hudson qui a brillé chez AstraZeneca avant d’être débauché par Sanofi, lequel réalise moins de 5 % de son chiffre dans le pays où se situe son siège social.
Mais la majorité des dirigeants titulaires d’un passeport étranger présentent un profil similaire à celui de bien des dirigeants traditionnels du CAC 40 et possèdent parfois la nationalité française. Les cas les plus emblématiques sont l’Australien Ross McInnes. Le PDG de Safran a passé son enfance à Paris, obtenu son bac dans le très huppé lycée Janson-de-Sailly et ne se prive pas de rendre publiques ses positions politiques, par exemple en fustigeant le programme économique du RN avant les dernières élections législatives. Le Polonais Slawomir Krupa, arrivé en France dans son enfance, est diplômé de Sciences Po Paris, a travaillé plus de vingt-cinq ans à la Société générale avant d’en devenir directeur général. Citons également la Tuniso-Australienne Hinda Gharbi directrice générale de Bureau Veritas après des études en France et une vingtaine d’années passées chez Schlumberger. De même, le Marocain Moulay Hafid Elalamy, président du conseil d’administration de Téléperformance, est passé par le prestigieux lycée français Victor Hugo de Marrakech.
Particularisme français
Pour un patron étranger nommé à la tête d’un groupe français, mieux vaut être habitué à certaines particularités culturelles qui ne sont pas insurmontables, mais qui doivent être bien appréhendées pour réussir sa prise de poste, puis son action de dirigeant. Selon Olivier Meier, "les grands groupes français ressemblent plus que leurs homologues internationaux à une technostructure avec un certain formalisme dans le management, une grande place accordée au reporting, à l’administratif. Il est imprudent de vouloir chambouler subitement ces points".
Les états-majors restent "toujours marqués par la culture des grandes écoles, des grands corps"
Malgré la mondialisation, les états-majors restent toujours "marqués par la culture des grandes écoles, des grands corps. Inversement le doctorat est bien plus boudé que dans des pays germaniques". L’universitaire se rappelle par exemple le tollé suscité par la nomination de Ben Smith à la tête d’Air France - KLM (qui n’est plus coté au CAC 40, ndlr), en 2018. Malgré ses bons résultats à la tête d’Air Canada, il n’était "que" diplômé d’une licence d’économie. Un crime alors que les hauts fonctionnaires et énarques se cooptaient jusqu’alors.
Olivier Meier note également que la France est un « pays très politique », ce qui oblige chaque patron à l’être également : "Il est vital d’avoir de bonnes relations avec le gouvernement, les cabinets ministériels, les pouvoirs publics, repérer les lieux où se nouent vraiment les relations de pouvoir, par exemple les think tanks." Une fois les codes intégrés, l’universitaire observe que les étrangers peuvent se targuer de belles performances. "L’ouverture au monde permet de bien négocier, de manager efficacement. La richesse culturelle est toujours un atout." Atout qui fonctionne également pour les dirigeants français expatriés.
Les Français à la conquête du monde
Si certains esprits étriqués peuvent craindre un "grand remplacement", soulignons que, si plus d’étrangers se hissent à la tête du CAC 40, bon nombre de Français prennent la direction de grands groupes internationaux. Selon les connaisseurs de la gouvernance du CAC 40, Marguerite Bérard était favorite pour prendre un jour la direction de BNP Paribas. Elle est finalement devenue patronne de la banque néerlandaise ABM Amro. Aux Pays-Bas, elle pourra peut-être rencontrer son compatriote Christophe Fouquet, patron d’ASML, fabricant de semi-conducteurs indispensables à la souveraineté technologique européenne.
Les Français brillent particulièrement dans le secteur pharmaceutique avec Christophe Weber à la tête du japonais Takeda Pharmaceutical depuis 2015, Pascal Soriot, directeur général du suédo-britannique Astra Zeneca depuis 2012, ou du Marseillais Stéphane Bancel qui développe l’américain Moderna depuis 2011.
Lucas Jakubowicz
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