Si la France sait planifier sa défense ou sa transition énergétique, ce n’est pas encore le cas de l’investissement dans les compétences. C’est pourtant une priorité stratégique estime dans cette tribune Stéphane de Miollis, directeur général du Groupe IGENSIA Education.

 Ils ont 16, 23 ou 45 ans. Lycéens, étudiants, apprentis, salariés en reconversion ou en reprise d’études, ils alternent les cours et les périodes en entreprise, se forment à distance, reprennent les bases, changent de voie. Le soir, ils rentrent fatigués, parfois pleins de doutes. Mais ils s’accrochent. Parce qu’ils veulent apprendre, évoluer, être utiles. Parce qu’ils veulent leur place dans un monde exigeant et rapide.

Ils sont des millions à miser sur leur formation. À chercher un cadre qui les soutienne, leur donne des outils, les aide à comprendre le réel pour mieux y agir. L’éducation, l’apprentissage, la formation ne sont pas des parenthèses : ce sont les fondations de leur avenir.

Formations sous tension

Pourtant, le système supposé les soutenir montre ses limites. La performance recule, les inégalités s’aggravent. Ce n’est plus un signal faible : c’est l’alerte. En parallèle, les enseignants s’épuisent. Les parents oscillent entre découragement et pression, tiraillés entre devoir d’accompagnement et impuissance. Les apprenants, eux, avancent dans un environnement rigide, anxiogène, assez mal adapté aux défis du présent.

Les discours politiques, de leur côté, affichent des ambitions, avec des budgets conséquents – près de 190 milliards d’euros par an – , mais les résultats ne suivent pas. Pour autant, en 2024, 700 millions d’euros ont été coupés dans l’apprentissage, rigueur budgétaire oblige. La formation constitue trop souvent la variable d’ajustement de logiques budgétaires annuelles, instables, défensives. 

Planifier les savoirs

La contradiction est flagrante : la France sait voir loin quand elle se fixe des objectifs énergétiques et climatiques (Programmation pluriannuelle de l’énergie, Stratégie nationale bas carbone), elle sait planifier et même allouer un budget pour sa Défense — 413 milliards d’euros jusqu’en 2030 —, elle n’en fait rien pour ses compétences. Pourtant, quand l’enjeu est vital, le pays sait dépasser les clivages, dégager un cap, bâtir un consensus. Pourquoi ce qui est possible pour les armes ne le serait-il pas pour les savoirs ? Nos compétences collectives sont un rempart face aux bouleversements économiques, technologiques, écologiques et sociaux. C’est une question de souveraineté.

Comment relancer des filières industrielles sans former ceux qui les feront vivre ? Comment réussir la transition écologique sans transmettre les bons gestes et les compétences de ceux qui la rendront concrète ? Comment encadrer le numérique sans le maîtriser ? Comment réduire la fracture sociale sans investir, dès le plus jeune âge, dans l’orientation, la culture, l’émancipation ?

Se former, l’affaire de tous

La formation ne concerne pas que la jeunesse. Elle est une réalité pour tous : demandeurs d’emploi, salariés, soignants, ouvriers, ingénieurs. Mais aussi des formateurs, CFA, universités, structures de terrain — qui innovent, accompagnent, transmettent, souvent sans cadre stable.

Former, c’est produire de la sécurité à long terme. C’est donner à chacun le pouvoir de comprendre, d’agir, de choisir. C’est construire la souveraineté par l’intelligence collective. Ce consensus existe pour la Défense. Il doit exister pour les savoirs. Les armes ne suffisent pas. Il faut une armature éducative.

Une ambition politique à muscler

Cela exige une réponse politique claire, structurée, assumée : non pas une réforme supplémentaire, mais une véritable Loi de Programmation pour l’Éducation, la Formation et les Compétences. Une trajectoire partagée, pensée avec ceux qui vivent l’éducation au quotidien. Une ambition à la fois cohérente et durable, qui s’attache à renforcer la qualité des formations à tous les niveaux, à garantir une orientation équitable, à accompagner les mutations écologiques et numériques, à donner aux acteurs de terrain les moyens d’agir dans la durée, et surtout à reconnaître enfin que former n’est pas une charge budgétaire, mais un investissement stratégique pour la société tout entière.

L’éducation est la première ligne de défense d’un peuple. Elle mérite mieux que des ajustements. Elle mérite une vision. Et des actes. Elle repose sur des intelligences nourries. Ce socle, il faut le consolider. Et cette ambition ne peut plus attendre.

La France sait planifier pour ses armes. Elle doit désormais le faire pour ses savoirs. Alors que les crises se multiplient, en adoptant des formes diverses (climatique, géopolitique, industrielle, technologique, sociale…) miser sur les compétences n’est plus une option : c’est une condition de souveraineté. Former, transmettre, éduquer : c’est protéger, c’est préparer, et c’est le seul bouclier stable dans un monde si incertain.

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