L’avocat Patrick Klugman est l’une des figures de l’antiracisme. S’il reconnaît que l’antisémitisme est devenu une "matrice électorale" de la gauche, le militant estime que le RN n’est absolument pas le "bouclier des juifs de France", comme il le prétend.
Patrick Klugman : "LFI a choisi de s’appuyer sur l’antisémitisme pour des raisons tactiques"
Décideurs Magazine. Dès votre plus jeune âge, vous avez milité à l’UEJF, SOS Racisme et au PS. Auriez-vous pensé devoir combattre l’antisémitisme à gauche un jour ?
Patrick Klugman. En tant que petit-fils de survivants de la Shoah, j’ai toujours voulu défendre ceux qui étaient victimes de préjugés racistes. Dans mes jeunes années, c’est-à-dire à la fin du XXe siècle, l’antisémitisme était une maladie en voie de disparition. En France, les choses étaient alors assez simples : la gauche combattait le racisme incarné par l’extrême droite. Souvenons-nous par exemple que la loi Gayssot de 1990 réprimant le négationnisme était portée par un communiste.
Quand le tournant a-t-il eu lieu ?
Il a commencé au début des années 2000 lorsque j’étais président de l’Union des étudiants juifs de France (UEJF). La seconde Intifada a entraîné une hausse d’actes antisémites dans l’Hexagone, notamment dans des quartiers populaires où vivent des populations mélangées.
À cette époque, je faisais partie des auteurs du premier recensement des actes antisémites en France. En 2002, il y en a 405 (ils sont au nombre de 1 670 en 2025, ndlr). Le premier ministre de l’époque, Lionel Jospin, et son ministre de l’Intérieur, Daniel Vaillant, ne comprenaient pas la situation, leur logiciel semblait dépassé.
Et les électeurs juifs, naguère majoritairement socialistes, sont passés à droite…
Oui. L’UMP de Nicolas Sarkozy a pris le problème à bras-le-corps. Pendant ce temps, par conformisme intellectuel ou confort idéologique, la gauche a mis des œillères, même si certains ont eu le courage d’appeler un chat un chat. Je pense notamment à Bertrand Delanoë ou Anne Hidalgo.
Aujourd’hui, les sondages le montrent, la principale force de gauche, LFI, est perçue comme la plus antisémite par les Français. Que s’est-il passé ?
La France insoumise est un mouvement politique qui, pour une raison purement tactique et électorale, a choisi de s’appuyer sur l’antisémitisme. Avant, lorsque vous accusiez un responsable de gauche d’être antisémite, complice, insensible au sujet, c’était une infamie qui détruisait. Désormais, vous avez un mouvement dans lequel des parlementaires utilisent la carte antisémite à dessein.
L’antisémitisme n’a jamais été aussi élevé en France. La lutte s’annonce ardue pour les défenseurs de la tolérance et de l’universalisme. Mais quel antisémitisme est le plus dangereux et le plus répandu ? Celui venu de la gauche ou celui puisant sa source à l’extrême droite ?
Antisémitisme : plutôt de droite ou de gauche ?
Pourquoi ?
Pour récupérer des clientèles sensibles à la question. Il y a des personnes dans l’état-major de LFI qui se sont dit : "Quand on affirme que tous les Israéliens sont des pourris et tous les juifs des complices des pourris, peut-être qu’on insécurise des citoyens français, qu’on verse dans une certaine forme d’antisémitisme. Mais pour une personne ciblée ou perdue, on va gagner cinq ou six électeurs."
Comme Henri IV et son "Paris vaut bien une messe ". En somme, des dizaines de sièges à l’Assemblée nationale ou sept eurodéputés, ça vaut bien une enfant violée à Courbevoie par d’autres collégiens au nom de la Palestine. Entre autres choses…
Évidemment, puisque ça marche ! Entre les européennes de 2019 et 2024, LFI passe de 6 % à 10 % et gagne plus d’un million d’électeurs. Le programme est le même, sauf que, lors du dernier scrutin, la personne de Rima Hassan est mise en avant. Leur campagne patinait jusqu’à la sortie de cet "atout" et ils ont joué la "carte Palestine" à fond, sans subtilité, sans souci des conséquences. Ils sont parvenus à capter des personnes n’allant jamais voter, radicalisées et parfois mues par des convictions antirépublicaines.
"LFI s’appuie sur des personnes fragiles, malléables, prêtes à tout dans l’action"
LFI ne serait donc pas antisémite, mais le mouvement utilise l’antisémitisme comme arme électorale.
C’est le cas. Juste après les européennes, la dissolution survient. La Nupes devient le NFP, les Insoumis doivent modérer leurs discours, jouer la carte de l’union. Rima Hassan est reléguée au second plan par le parti, qui parle moins de Gaza. Que se passe-t-il ? Au mois de juin, les actes antisémites baissent drastiquement par rapport à mai.
Admettons que l’état-major soit calculateur. Mais est-ce le cas des nouveaux militants ? Ce sont eux les futurs élus…
C’est possible. Le récent ouvrage La Meute montre comment Jean-Luc Mélenchon purge son mouvement en excluant les cadres anciens, formés, aguerris et formés par les mouvements antiracistes. À la place, sont mises en avant des personnes prêtes à tout pour exercer le pouvoir ou totalement ignorantes, mais fidèles. Ce sont des militants fragiles, malléables.
Cette situation permet au RN de se présenter comme le « rempart des juifs de France ». Est-ce justifié ?
L’extrême droite est tout sauf vierge. Rappelons que la radiographie de l’antisémitisme réalisée par l’Ifop, l’AJC et la Fondapol prouve que, même si les années passent, les électeurs positionnés à l’extrême droite de l’échiquier continuent à adhérer aux tropes antisémites plus que la moyenne nationale. Forcément, le vivier militant est "contaminé".
Aux dernières élections législatives, quand le RN a été contraint de présenter des candidats en toute hâte, une bonne dizaine étaient de sacrés spécimens, notamment une candidate se prenant en photo avec une casquette de la Wehrmacht. Chez les candidats, le ménage n’a pas été fait et je ne parle même pas des militants. J’ajoute que le cercle très proche de Marine Le Pen vient des cercles traditionalistes ou sont d’anciens du GUD, soit la ligne la plus dure de l’ancien FN. Enfin, celui que l’on présente comme le visage nouveau du RN, Jordan Bardella, a rendu hommage à Jean-Marie Le Pen et nié son antisémitisme que la justice a pourtant condamné. En revanche, il faut reconnaître que l’antisémitisme n’est plus leur matrice politique, désormais c’est plutôt le cas de LFI.
"Dire que l'on n'est plus antisémite pour faire preuve d'un racisme sans limite envers d'autres minorités, c'est une forme d'instrumentalisation"
Pourtant le RN instrumentalise la question…
Évidemment, dire que l’on n’est plus antisémite pour faire preuve d’un racisme sans limite envers d’autres minorités est une forme d’instrumentalisation.
Êtes-vous optimiste ou pessimiste pour le futur ?
Les actes antisémites augmentent, le discours public est désinhibé, les européennes ont prouvé que faire campagne sur la « question juive » permet d’engranger des voix. Mais auprès de qui ? D’une minorité radicalisée. La majorité de la population n’adhère pas à ce discours.
Propos recueillis par Lucas Jakubowicz
Cet entretien est une retranscription de Temps long. Diffusée sur BSmart 4 Change, l'émission donne chaque mois la parole à une personnalité du monde politique et intellectuel. Objectif, aller au-delà de la langue de bois et des éléments de langage pour analyser les signaux faibles qui feront le monde de demain.
