Les 100 premiers jours de la mandature de Trump ont confirmé la dérive autoritaire du 47ième Président des États-Unis, qui a provoqué la sidération du monde entier par la brutalité et le caractère erratique de ses décisions. Chantre d’un national populisme sans foi ni loi, il ne propose plus comme horizon que l’accumulation du profit et la loi du plus fort, en s’appuyant sur l’économie extractiviste et productiviste. L’Europe doit devenir le lieu d’une résistance opposant la coopération, l’innovation et le bien commun à la seule rapacité proposée par le locataire de la Maison blanche estime dans cette chronique Éric Delannoy, économiste, entrepreneur, business angel, fondateur de Tenzing Conseil. 

De nombreuses grandes entreprises américaines succombent à la tentation du pire dans l’espoir de maximiser leurs bénéfices et de se garantir des marchés publics. Elles renouent avec le discours cynique néolibéral défendu par les tenants d’un capitalisme conservateur qui prennent leur revanche sur tous les empêcheurs de faire le "business as usual" au nom d’une responsabilité sociétale et environnementale qu’ils ne partagent pas.

Et beaucoup en Europe hésitent encore, tentés en particulier de détricoter le Green Deal sous couvert de ne pas pénaliser la compétitivité de nos entreprises sur les marchés mondiaux.

La brutalité, c’est aussi le manichéisme de la pensée conduisant à des solutions extrêmes au mépris de la vie des plus fragiles, avec le risque de remettre en cause les avancées majeures qui ont été réalisées pour adapter le capitalisme à la nouvelle donne écologique. C’est la guerre commerciale comme unique mode d’interaction multilatérale et la mise en coupe réglée du rôle de l’État, qui pourtant est le seul à même de maximiser les effets systémiques des politiques économiques et sociales.

Sans parler des multiples atteintes à la démocratie en lien avec la victoire du populisme et son cortège de réalités parallèles, contre la science, contre l’histoire, contre les faits.

Par opposition, tous ceux qui sont convaincus que la force du droit reste supérieure au droit à la force, doivent s’unir pour sortir des visions manichéennes et simplificatrices qui, en économie, reposent notamment sur la séparation du rôle des acteurs.

À la recherche égoïste du profit comme fin en soi, opposons un nouvel imaginaire du partage de la valeur créée par les entreprises qui, à la fois, récompense la prise de risque, prend soin de leurs parties prenantes et offre plus de moyens financiers, matériels et humains à la construction d’un futur désirable par la mise en place d’un dividende sociétal. Celui-ci n’entame pas leur compétitivité mais assure une diversification de l’utilisation de leurs liquidités excédentaires vers des projets d’intérêt général qui, par rebond, leur seront bénéfiques car ils valorisent le bien commun.

Delannoy

Loin de l’ère de la brutalité qui éradique les garde-fous d’un avenir possible, ce nouvel imaginaire déjà à l’œuvre dans bon nombre d’entreprises qui refusent de succomber aux sirènes d’un jusqu’au boutisme de court terme, donne des gages sur le fait que l’ère de l’espoir pour une société plus juste et plus durable existe bel et bien. L’Europe doit en être sa géographie.

Elle ne doit rien céder à la force et lui opposer une puissance de coopération soutenue par l’évidence de la réalité telle qu’elle s’annonce pour l’humanité entière. Il existe un chemin qui, sans renoncer aux logiques de compétitivité, valorise les coalitions, l’innovation compatible avec les enjeux de durabilité et la responsabilité vis-à-vis de la collectivité. L’entreprise ne créera de la valeur sur le long terme que si ses dirigeants et actionnaires assument de prendre en considération l’état du monde dans l’évaluation de leur performance et pas seulement l’indispensable performance financière.

Cela suppose bien sûr d’accompagner ce mouvement par des réglementations globales protectrices de notre vivre ensemble et de notre environnement sans pour autant étrangler l’initiative individuelle et l’innovation. A ce titre, l’IA Act européen semble exemplaire et les aménagements à venir sur le reporting extrafinancier (CSRD) préservent l’essentiel pour inviter les entreprises à rendre visibles leurs impacts et à adopter des stratégies vertueuses, tout en desserrant la contrainte d’un formalisme hors-sol. Cela suppose ensuite de faire de l’Europe un nouveau point d’ancrage uni et solidaire autour des valeurs humanistes qui lui ont permis d’éviter la guerre pendant la plus longue période de son histoire.

La coopération sur des projets qui améliorent le bien commun, et la défense des droits humains n’est pas une faiblesse. Elle construit un avenir viable pour le plus grand nombre alors que la brutalité, par sa puissance destructrice, ne porte que le projet de ceux qui la propagent et finira avec eux sur un champ de ruines. Sortir du tout profit reste le seul moyen d’éviter la démission du collectif.

Éric Delannoy

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