Le président américain et sa garde rapprochée mettent en œuvre une nouvelle façon de faire de la politique : saturer l’espace médiatique, agir le plus vite possible pour mettre les partenaires et les adversaires devant le fait accompli, tout ramener à des affaires d’argent, renverser les règles de la morale et de la bienséance. Mais attention au retour du bâton.
Tribune. Donald Trump, l’art du “blitzscaling” narratif
Marc Aurèle, Charles de Gaulle, Winston Churchill… Ces modèles de leadership ont incarné une certaine idée de la force. Fils du courage, de la droiture ou encore de la stabilité dans l’action, ils ont incarné l’autorité hors de toute agitation individuelle. L’opinion pouvait se reposer sur des forces tranquilles, relevant d’une sorte de stoïcisme.
La notion de pouvoir semble prise aujourd’hui dans le jeu du “live”. La logorrhée performative dès les 100 premières heures de la présidence de Donald Trump ou encore le discours de J.D. Vance à Munich dénotent un goût pour l’urgence. Selon le nouveau pouvoir américain, il y a urgence à féodaliser, à imposer son programme sur politique, économique, technologique ou géopolitique.
Vitesse politique
Trouble dans le confort intellectuel de la “Fin de l’histoire”, le leadership transactionnel se glisse dans les interstices de la démocratie libérale, trop longtemps restée dans une forme de nonchalance et une certaine idée aristocratique du libéralisme. Désormais, le mode opératoire consiste à agir vite sur le cours des événements. Sans pondération, sans soin, ni élégance !
En rupture avec la juste place de la modération (dont Albert Camus voyait une éthique indispensable pour la civilisation pluraliste européenne), Donald Trump vient trancher le nœud gordien d’un monde volatile, incertain, complexe, ambigu qu’il serait difficile de dompter. Selon lui, tout est possible en prenant le monde de court et en ramenant l'action politique à une pure affaire d’argent.
Le modus operandi est de devenir le metteur en scène d’un spectacle permanent. Cela suppose de mélanger plusieurs techniques de communication : la méthode Tony Blair pour créer l’agenda politique, la triangulation du langage pour brouiller les lignes des valeurs ou encore la normalisation du discours performatif pour agir sur la réalité.
La rhétorique trumpiste cherche d'abord des victoires narratives car tout tient dans une stratégie : l'intériorisation éclair d’un nouvel impérialisme américain. C’est du “blitzscaling” (littéralement "escalade éclair") narratif, cet art dans la Tech de privilégier la vitesse pour desservir un vaste marché.
Un retour de bâton possible ?
L’appel du 19 février de Mario Draghi à Bruxelles, la récente rencontre Macron-Trump dans le cadre des négociations de paix en Ukraine ou encore la position de Friedrich Merz en faveur d’une défense autonome pour l’Europe, montrent que le Vieux Continent a enregistré le logiciel trumpiste.
Pour autant, face au danger et à la violence de la vitesse politique, l’Europe peut-elle encore tenir grâce à sa force tranquille alors que tout semble pouvoir basculer ? D’un côté, nous avons un show mondial sur le réarmement moral des Etats-Unis, de l’autre une Europe vigie du juste équilibre. Pour autant, résister, c’est aussi accepter de ne pas se précipiter. C’est savoir choisir, se taire, se préparer, sélectionner le bon timing sur des échelles conjoncturelles, structurelles et intermédiaires.
Face à la noria sans fin d’informations bazardées à tout va pour prendre la main sur tous les agendas, la philosophie de Zénon, dans son attitude morale caractérisée par la grande fermeté d'âme ou encore la constance, pourrait aussi avoir ses qualités.
Déjà, les mots de "shutdown", de "récession" arrivent sur le devant de la scène. Car, il ne faut pas oublier : le théâtre des opérations se joue aussi en interne pour Trump et son gouvernement. Déjà, un mois à peine après son investiture un sondage Ipsos-Reuters révèle que les Américains sont mitigés, en particulier sur l’économie. Perturbations, incertitudes : cette narrativité provoque autant de fragilités qui peuvent se retourner contre les Etats-Unis.
Camille Fumard, directrice conseil e conseiller spécial du président Edouard Fillias, agence JIN.
