Macroniste de la première heure, ministre de l’Europe, des Transports, député de Paris… Le nouveau Haut-commissaire au Plan est une figure de proue de la majorité. Dans son ouvrage Je dirai malgré tout que la politique est belle, il revient sur son engagement et les particularités de la vie politique.

 

Faut-il être pourri pour réussir en politique ?
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Faut-il être pourri pour réussir en politique ?

Pourquoi le macronisme a-t-il basculé vers la droite ? Est-il possible de faire de la politique sans faire de concession ? La politique change-t-elle vraiment la vie des citoyens et de ceux qui la font ? Réponse avec Clément Beaune, macroniste de la première heure qui vient de sortir l’ouvrage Je dirai malgré tout que la politique est belle.

4 mars 2025

Décideurs. Beaucoup de Français sont méfiants vis-à-vis de la politique. Vous expliquez qu’elle est "belle malgré tout". Pourquoi ?

Clément Beaune. Le titre est une référence à Je dirai malgré tout que cette vie fut belle, le dernier ouvrage de Jean d’Ormesson. C’est aussi la fin d’un poème de Louis Aragon. Les deux intellectuels sont des personnages très différents sur le plan politique, mais amoureux de littérature, de débats, de transgression. Le "malgré tout" mentionne toutes les faces sombres de la politique qui exaspèrent bon nombre de citoyens : coups de couteau dans le dos, communication à outrance, dogmatisme, instabilité… Mais, "malgré tout", j’affirme que la politique est belle, permet d’améliorer la société, de changer la vie des gens. Et je ne suis pas isolé. Partout dans le pays, j’ai rencontré de nombreuses personnalités, de gauche, de droite qui se battent, y croient, ne comptent pas leurs heures. Le tout pour peu d’argent et de considération.

Tout serait donc rose en politique ?

Loin de là, je dirais même que la politique est impure. Lorsqu’un responsable politique prend une décision pour une commune, un pays ou l’Europe, il est contraint aux concessions. Cela ne veut pas dire qu’il faille être mou, consensuel ou éviter de prendre des décisions franches et tranchées. Mais auparavant, il faut discuter, débattre, lâcher du lest. Si être pur suppose de faire appliquer 100 % de ses idées, alors oui, la politique est impure.

"Si être pur suppose de faire appliquer 100 % de ses idées, alors oui, la politique est impure"

Rester totalement fidèle à ses convictions est donc illusoire ?

Il est impossible de garder l’intégralité de sa pureté militante lorsque l’on exerce le pouvoir mais cela ne suppose pas de renier ses valeurs. C’est la différence entre une action politique et un engagement associatif qui peut être plus pur et ciblé. La politique est l’art de concilier les choses et les gens. C’est une activité complexe avec des contraintes juridiques, politiques ou financières. Je fais donc l’éloge de la nuance, du compromis qui sont l’essence même de la politique. Hélas, dans la culture française, ces qualités sont un peu dénigrées. On le constate avec la polarisation de la vie institutionnelle actuelle et la difficulté des partis à travailler ensemble.

Le compromis est donc impossible en France ?

 Non et heureusement ! Il se pratique d’ailleurs beaucoup plus qu’on ne le pense. Mon mandat de ministre des Transports m’a souvent conduit à inaugurer des projets qui débutaient ou arrivaient au bout après de longues phases de débats. Ce qui est frappant, c’est que, dans ces moments-là, il y a toujours de grands panneaux mentionnant les acteurs : communes, départements, régions, État, Union européenne. Deux grilles de lecture existent : critiquer l’enchevêtrement des compétences, le mille-feuille administratif. Mais on peut aussi admirer le fait que tous ces acteurs différents soient parvenus à collaborer sur de grands projets. Il y a une certaine noblesse à cela, non ?

Est-il possible de faire de la politique sans planter de couteaux dans le dos des autres ?

La politique est une activité compétitive. C’est une démarche d’élection où l’on choisit de manière démocratique, avec des règles. Les enjeux sont tels qu’il y a des tensions, des coups bas, mais moins que ce que le grand public imagine. Dans le pouvoir, il faut distinguer l’exercice de la conquête, plus violente.

"En politique, il y a des coups bas mais moins que ce que le grand public imagine"

Au fond, le plus violent n’est-il pas le fait de se mettre à nu devant les électeurs ? D’accepter de voir sa vie privée malmenée ou réduite à peau de chagrin ?

Oui. Pour accéder au pouvoir grâce à une élection, nous sommes notre propre produit. Que l’on gagne ou que l’on perde, c’est notre personne même qui est en cause. Il est difficile de distinguer l’individu de son action et, si j’ose dire, l’homme de l’artiste. Les réseaux sociaux accélèrent le phénomène.

Tendent-ils aussi à accorder trop d’importance à la communication ? Désormais, la forme a-t-elle pris le dessus sur le fond ?

La communication a toujours existé en politique. Quelle était la première mesure d’un empereur romain accédant au pouvoir ? Battre monnaie à son effigie. Le responsable politique s’est toujours mis en scène, ce n’est ni nouveau ni sale ! Communiquer c’est être transparent, rendre des comptes sur son action. Par exemple, quand un ministre répond aux questions du gouvernement, on peut voir cela comme un cirque. C’est une exigence démocratique saine.

Le plus délicat est surtout de trouver le bon équilibre. Réseaux sociaux et chaînes d’infos accélèrent le phénomène d’immédiateté qui est oppressant pour le responsable politique. Celui-ci a besoin de plancher longuement sur un dossier de fond mais il peut être rattrapé par une actualité sur laquelle on va lui demander une réaction. Ainsi, il m’est arrivé de vouloir travailler un dossier de fond mais d’arrêter mon travail pour commenter une chute de neige… Ne pas le faire, c’est s’exposer à des attaques.

"Réseaux sociaux et chaînes d'infos accélèrent le phénomène d'immédiateté qui est oppressant pour le responsable politique"

Les dirigeants ne sont pas uniquement faits pour commenter, bavasser. Parfois, le silence est important. Ils sont soumis à une injonction contradictoire : "arrêter le blabla" mais prendre position sur tout… Certains tombent dans le piège et deviennent commentateurs… C’est un piège dans lequel on peut tomber. L’erreur est de considérer qu’une fois que l’on s’est exprimé, on a fait quelque chose.

Or, travailler le fond, passer du temps à consulter, écouter, décortiquer un dossier technique est indispensable pour mener à bien sa mission. Mais le monde actuel est tel que ceux qui survivent le mieux sont les meilleurs communicants et je mets en garde contre cette dérive.

Vous avez commencé votre carrière comme conseiller d’Emmanuel Macron avant d’être nommé ministre de l’Europe. Quels ont été les points qui vous ont le plus surpris lorsque vous êtes devenu un politique ?

Un conseiller reste dans l’ombre. Un ministre est dans l’arène avec les caméras, les lumières braquées sur lui en permanence. Il devient le centre de l’attention et des critiques. Je suis nommé un dimanche soir, immédiatement les journalistes me sollicitent, ma voix engage le gouvernement, un garde du corps m’accompagne partout. Tout change en quelques minutes.

Vos fonctions ministérielles semblent vous avoir enchanté, votre rôle de député un peu moins. Pourquoi ?

J’ai adoré mener campagne mais, sincèrement, l’expérience parlementaire m’a quelque peu déçu. Je n’hésite pas à le dire sous la forme d’une déclaration d’amour frustrée au Parlement. Parfois, le sentiment d’être inutile était prédominant.

"J'ai adoré mener campagne mais, sincèrement, l'expérience parlementaire m'a quelque peu déçu"

Sénat et Assemblée nationale ne sont pas dotés d’assez de poids et d’influence dans notre vie politique. Notre vie publique est trop présidentielle, nous accordons trop d’importance au locataire de l’Élysée. Nous sommes comme des enfants par rapport à un instituteur. Dès qu’un défi survient, l’on s’adresse directement à lui. Comme si le président était un sur-être capable de tout résoudre de lui-même de façon verticale. Par exemple, dès qu’un conflit social survient, les acteurs en appellent directement au chef de l’État. Pourtant, il y a des syndicats, des employeurs, des députés, des sénateurs…

Comment changer les choses ?

Il n’y a pas de baguette magique mais je propose une sorte de boîte à outils. La première piste serait d’organiser les élections législatives avant l’élection présidentielle. Ainsi, l’on bâtirait un programme de fond, puis on couronnerait le dispositif par un président de la République qui pourrait être d’une autre couleur politique que la majorité. Autre proposition inspirée des États-Unis : mettons en place un délai de décence de trois mois entre l’élection du Président et son entrée en fonction. Cela permettrait de faire baisser la température, de se reposer après une campagne éreintante, de consulter, de se préparer.

Vous êtes l’une des incarnations du macronisme de gauche. Comment expliquez-vous le basculement à droite de votre famille politique ?

D’abord, je ne pense pas que le bilan du macronisme puisse se revendiquer "de droite". De nombreuses mesures mises en place relèvent clairement de la social-démocratie, comme la PMA pour toutes ou la loi sur la fin de vie qui est en cours de construction. Le green deal européen promu par la France aurait très bien pu être défendu par des écologistes au pouvoir. Il y a un vrai bilan.

"Je ne pense pas que le bilan du macronisme puisse se revendiquer de droite"

Pourtant, ces mesures ont été assez peu mentionnées. Que s’est-il-passé ?

LivreBeaune

L’erreur a été de ne pas assez le revendiquer. Les voix sociales-démocrates ou issues de la gauche ne se sont pas assez fait entendre pour imposer leur agenda. Avons-nous formulé trop peu de propositions ? Avons-nous peiné à convaincre ? Sûrement. Je pense que nous avons été trop bons élèves et trop sages. Sur la loi immigration, nous nous sommes fait entendre trop tard. En politique, vous gagnez si vous avez des idées, de l’enthousiasme et une bonne organisation.

Les idées s’imposent lorsqu’elles sont au cœur de l’agenda. Or, en ce moment, ce sont celles de l’extrême droite ou de la droite dure qui prédominent. Comme des lapins pris dans des phares, nous nous positionnons en urgence face à elles.

Au début du macronisme, c’était nous qui imposions l’agenda. Prenons un exemple, celui de l’Europe. Lorsqu’Emmanuel Macron lance son parti, il affirme : "Je suis pro-européen". Aujourd’hui, cela paraît peut-être banal. À l’époque, c’était le Brexit, la première élection de Donald Trump, être pro-européen c’était être soit fou, soit naïf. Désormais, c’est par rapport à la vision macroniste de l’UE que les autres forces politiques se placent.

Propos recueillis par Lucas Jakubowicz

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