Grâce à ses différentes marques, le Groupe Adecco possède une vision globale du marché de l’emploi en Europe et dans le monde. En avance sur les sujets liés à l’intelligence artificielle par rapport au reste du secteur du recrutement et des ressources humaines, l’entreprise n’en reste pas moins vigilante sur les sujets éthiques inhérents à l’IA.

Décideurs. Le Groupe Adecco est composé de trois marques. Quels sont leurs points communs ?

Marc Gomes. Avec ses trois marques, The Adecco Group couvre l’ensemble de la chaîne de valeur du recrutement et des ressources humaines. Adecco, la plus connue, est le premier réseau d’agences d’emplois en France. Le groupe Akkodis est, lui, spécialisé dans le conseil en ingénierie numérique. Enfin, LHH, est une entreprise dédiée aux solutions de recrutement, de développement du leadership et le coaching. Le point commun entre nos trois marques est l’agilité, c'est à dire la capacité à répondre rapidement et de manière très granulaire à des besoins stratégiques, dans tous les secteurs et sur toute la chaîne de compétences. Notre mission commune est de faciliter l’employabilité. J’ai la conviction forte que tout le monde a de la valeur. Chaque personne, quels que soient son âge, son origine, son handicap, son parcours, a sa place sur le marché du travail.

Comment arrivez-vous à anticiper les besoins des entreprises dans votre base de candidats ?

Nous opérons sur le marché depuis plus de 50 ans. Notre position et notre expérience nous permettent d’observer et d’anticiper les grandes tendances de l’emploi. Sauf événements extraordinaires comme le Covid, nous sommes, grâce aux milliards de données que nous gérons, capables d’anticiper les besoins futurs face aux grandes transformations comme la transition démographique ou encore l’IA.

"Notre position et notre expérience nous permettent d'observer et d'anticiper les grandes tendances de l'emploi"

Comment abordez-vous le sujet de l’IA ?

Le groupe Adecco compte 16 000 collaborateurs en France et 68 000 à l’échelle mondiale. Nombre d’entre eux, les plus jeunes notamment, utilisent l’IA au quotidien. D’autres ont besoin d’être acculturés, formés, aidés. La révolution de l’IA s’opère à une vitesse incroyable. C’est un vrai sujet pour les dirigeants d’entreprise. Les métiers se réinventent. Il faut aujourd’hui adapter les process RH, financiers, juridiques dans nos agences et nos bureaux pour faire en sorte que l’IA augmente l’humain. Ma principale préoccupation est de mettre cette technologie au service de nos collaborateurs.

Comment leur simplifier la vie avec des concurrents qui se posent les mêmes questions ? Quelles réponses apportez-vous ?

Il faut identifier clairement les tâches qui peuvent être confiées à l’IA et celles qui doivent rester à la main de nos collaborateurs. Une enquête que nous avons menée cette année auprès de 38000 actifs dans 31 pays montre qu’une personne sur quatre est préoccupée par l’arrivée de l’IA, car elle voit son métier changer et a peur de le perdre. On ne peut pas seulement leur répondre «ayez confiance». Il faut les équiper et les aider à se transformer. Chaque révolution crée plus d’emplois qu’elle n’en détruit. Je ne sais pas à quoi ressembleront les chiffres dans 10 ou 15 ans, mais de nouveaux métiers pourraient apparaître dans cette grande transformation.

Auriez-vous un exemple ? Oui, prenons l’industrie automobile qui se transforme structurellement pour fabriquer davantage de véhicules électriques que thermiques. Nous avons accompagné des marques comme Stellantis dans cette opération, en nous intéressant aux perspectives d’emplois pour les personnes qui construisent aujourd’hui les moteurs thermiques. Avec notre filiale LHH, nous avons travaillé pour identifier les personnes dans les usines dont le métier allait subir ce changement stratégique et analysé les compétences transférables vers de nouveaux métiers pour leur permettre par exemple de rejoindre la gigafactory d’ACC (fabricant de batteries électriques). Ce modèle de conservation des compétences à l’échelle d’un territoire est maintenant répliqué dans d’autres régions.

Le Groupe Adecco a annoncé une joint-venture avec Salesforce pour aider les organisations à associer leurs collaborateurs à l’IA. Quel accueil cette nouvelle entreprise a-t-elle reçu ?

Cette société, «R.Potential», vise à accompagner nos clients dans la grande transformation de l’IA. Beaucoup de CEO se demandent comment associer collaborateurs et IA. Chaque jour dans le monde, 2 millions de personnes travaillent grâce au groupe Adecco, environ 120 000 en France. Cela nous donne accès à une masse de données qui permet d’accompagner nos clients, de combiner les compétences à grande échelle et d’être en avance. Le maître-mot, c’est l’agilité, notre capacité à leur fournir une solution en jouant sur l’entièreté de la chaîne de valeur du travail, pour apporter les compétences qu’il faut, dans les secteurs qui en ont besoin.

L’IA améliore-t-elle ou permet-elle de gagner du temps dans les recrutements ou placements ?

 J’ai démarré ma carrière il y a trente ans en tant que chercheur en intelligence artificielle. L’IA existe depuis les années 1950. Certes, sa puissance a augmenté de manière exponentielle, mais ce n’est pas quelque chose de nouveau. Chez Adecco, nous développons des outils avec cette technologie depuis près de dix ans. Aujourd’hui, notre défi, c’est de l’implémenter concrètement dans sa forme générative et agentique au sein des agences Adecco. Pour la rédaction d’annonces, l’IA fait gagner 70 % de temps. C’est considérable quand on sait qu’on édite des dizaines de milliers d’annonces chaque mois. Mais tout ne peut pas être digitalisé. Certains clients ou candidats veulent encore uniquement des interactions physiques quand d’autres souhaitent pratiquement piocher eux-mêmes en temps réel dans une base de données. Il faut savoir être multicanal.

"Pour la rédaction d’annonces, l’IA fait gagner 70 % de temps. C’est considérable quand on sait qu’on édite des dizaines de milliers d’annonces chaque mois"

Comment garantir l’éthique des algorithmes dans vos outils de sélection ?

C’est ce qui me préoccupe le plus. Il faut introduire les principes éthiques dès le développement des outils : cadre légal, transparence, humain au centre. Si l’Europe ou la France ne construisent pas le bon cadre pour garantir une bonne gouvernance, nous pourrions connaître des dérives. Quand j’interagis avec les pouvoirs publics, c’est le message que je leur fais passer. Les entreprises ou les gouvernements ne pourront pas parvenir à développer un cadre éthique s’ils restent chacun dans leur coin. C’est le moment de jouer la carte du collectif, avec un grand C.

Comment votre groupe fait-il face au contexte économique actuel ?

Le contexte est compliqué et le climat attentiste. Un certain nombre de clients freinent les embauches et les investissements. Mais le ralentissement ne durera pas indéfiniment. Nous venons de terminer un cycle et avons analysé les secteurs sur lesquels miser dans les mois qui viennent.

Quels sont-ils ?

Le nucléaire va faire partie de nos priorités, puisqu’il connaît une pénurie de compétences dans un contexte de recrutement massif. Depuis deux ans, nous avons également priorisé le BTP. Les bons retours nous poussent à continuer. Enfin, l’aérospatiale et la défense seront aussi un axe de développement, du fait de la reprise du trafic aérien, et bien sûr du contexte géopolitique.

Qu’attendent aujourd’hui les grands comptes d’un acteur comme le Groupe Adecco au-delà du simple recrutement ? Comment vous différenciez-vous de la concurrence ?

Notre force est d’être un groupe avec des compétences variées, mais aussi une capacité à couvrir toute la chaîne de valeur des ressources humaines. Au-delà du recrutement, qui est une de nos principales activités, notre engagement fort en matière d’inclusion est un réel différenciant vis-à-vis de nos concurrents.

C’est le cas, par exemple, avec notre pépite Humando, entreprise de travail temporaire d’insertion qui fête ses 30 ans cette année. Nous voulons faire la démonstration concrète qu’on peut concilier performance économique et performance sociale. C’est un socle de notre culture d’entreprise. Et enfin, en termes de performance technologique, je pense que nous avons un pas d’avance, notamment sur un sujet comme l’IA.

Êtes-vous optimiste pour la suite ?

Quand on m’a proposé de rejoindre Adecco, je n’avais jamais pensé à ce secteur. Mais nous avons un vrai rôle à jouer pour la société. Il y a un vrai sens dans ce que l’on fait. Tout le monde est concerné par le sujet du chômage, par le sujet de l’emploi. Je ne dis pas qu’avoir un emploi règle tous les problèmes, mais les personnes qui travaillent sont en mesure de contribuer à la société. Tout le monde doit avoir sa place. Les anciens n’ont pas de date de péremption. Les jeunes ont pour eux justement d’être jeunes. Ils sont des opportunités. Il faut se demander ce que l’on veut que la France devienne comme société.

Dès que je peux contribuer à un groupe de travail sur le sujet, je le fais. C’est notre devoir de contribuer à la solution. Gouvernement et entreprises devraient travailler davantage ensemble. Je suis optimiste. La France a tout ce qu’il faut pour réussir si elle choisit les bons combats et que les parties prenantes convergent pour les mener.

Propos recueillis par Olivia Vignaud

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