Au sein du Groupement des industries françaises de défense et de sécurité terrestres et aéroterrestres (Gicat), le général Jean-Marc Duquesne pilote un écosystème de 500 adhérents. Entre tensions géopolitiques et évolutions technologiques, il dresse un état des lieux de la montée en puissance industrielle française.

Décideurs. Le Gicat est souvent présenté comme le représentant du "monde terrestre". Que recouvre précisément cette organisation, et en quoi sa position est-elle particulière dans le paysage de la défense française?

Jean-Marc Duquesne. Le panorama français de l’industrie de défense s’organise autour de trois grands groupements, réunis sous l’égide du Conseil des industries de défense françaises (Cidef) : le Gifas pour l’aéronautique et le spatial, le Gican pour le naval, et nous pour le terrestre et l’aéroterrestre. Ce qui nous distingue fondamentalement, c’est notre exposition exclusive au marché régalien : nous n’avons pas de dimension commerciale pour le civil qui absorberait les à-coups de la commande publique. À titre d’exemple, l’aéronautique tire 70 % de son activité du transport commercial, le naval, 40 %. Nous, nous ne nous occupons que de défense et de sécurité au sens strict.

Cette singularité a des conséquences directes : notre modèle économique repose structurellement sur l’export – 41 % de notre chiffre d’affaires en 2025 – pour allonger les séries et rendre supportable le prix unitaire des équipements. Notre base industrielle, c’est 80 % de PME en sous-traitance, réparties dans toute la France, avec des enjeux de trésorerie, de recrutement et de montée en cadence.

Sur la dimension innovation, nous avons structuré notre accélérateur Generate, qui héberge 80 start-up. Un élément d’innovation important, car elles disposent de deux à trois ans pour trouver leur marché. Cela nous permet d’intégrer des jeunes pousses au sein du Gicat. Ce cycle vertueux nous permet de renouveler en permanence notre socle technologique.

En 2022, le président de la République annonçait l’entrée de la France dans une "économie de guerre". Quatre ans plus tard, où en est-on réellement?

Il faut être précis sur ce que recouvre cette expression. Une économie de guerre implique une mobilisation de l’ensemble des forces vives d’une nation, de ses moyens humains, financiers et industriels. La dernière fois que la France a véritablement connu une économie de guerre, c’était en 1917. Il avait fallu trois ans après le début du conflit pour y parvenir. Nous ne sommes pas aujourd’hui dans une situation analogue.

En revanche, le discours du président a été un choc salvateur. Non pas en raison de ce qu’il annonçait, mais de ce qu’il a provoqué. L’État comme les industriels ont été obligés de se poser les bonnes questions, en remettant à plat nos modes de fonctionnement.

Il faut reconnaître à la France une excellente adaptation de son industrie au contexte de "paix" de ces trente dernières années, notamment en priorisant la supériorité technologique au détriment des volumes. Le conflit ukrainien a remis la guerre de haute intensité au centre des préoccupations. C’est une guerre avant tout industrielle, qui consomme et nécessite de reproduire en permanence les équipements détruits. Cela représente un changement de paradigme pour notre industrie, qui repose principalement sur l’export. Il a fallu nous mettre en ordre de bataille. Un exemple très simple, c’est le canon d’artillerie Caesar du fabricant KNDS, qui en produisait deux par mois en 30 mois. Aujourd’hui, la société en fabrique huit à dix unités par mois, avec un temps de production ramené à quinze mois. Le délai de fabrication a été divisé par deux et la cadence multipliée par quatre ou cinq. Cette transformation ne s’opère cependant pas en un claquement de doigts, et demeure la problématique des pénuries auxquelles nous sommes confrontés depuis quelques années déjà.

"Le conflit ukrainien a remis la guerre de haute intensité au centre des préoccupations"

À ce propos, quels sont les principaux goulots détranglement qui freinent encore cette montée en puissance?

Les matières premières stratégiques d’abord. Nous avions perdu une partie de notre souveraineté sur les poudres, en nous reposant à la fois sur des chimistes étrangers pour les matières vives et d’usines situées hors de France pour la fabrication. L’État a réagi de manière tout à fait légitime en investissant dans la société Eurenco et son usine de Bergerac, avec un cofinancement européen. Ce qui nous a redonné une certaine autonomie dans ce domaine, qui était critique au début du conflit ukrainien face aux besoins d’obus. Sur les métaux et les terres rares, l’État s’organise grâce à l’Ofremi. La problématique des semi-conducteurs et des composants électroniques reste entière : nous sommes encore très liés à l’Asie du Sud-Est. D’où l’importance d’entreprises comme STMicroelectronics et de sécuriser les approvisionnements.

La supply chain de la filière terrestre est structurellement beaucoup plus éclatée que l’aéronautique ou le naval, qui s’organisent autour de gros objets. Chez nous, il y a une diversité qui complique la cartographie des dépendances. Nous avons recruté un directeur des affaires industrielles spécifiquement pour accélérer cette cartographie et améliorer le système.

Le secteur de la défense a longtemps suscité des réticences de la part du monde financier en matière d’investissement.

Nous avions commencé à soulever le problème du financement dès 2019. Les banques maintenaient leurs distances, en partie sous l’effet de lectures restrictives des normes ESG. Le financement des exportations comme l’investissement industriel en souffraient.

La situation s’est toutefois améliorée depuis 2025. Un dialogue s’est rouvert entre les industriels et le monde bancaire, impulsé par Bercy et le ministère des Armées. Des fonds alloués à la défense se créent aussi : Weinberg Capital figure parmi les plus établis, d’autres émergent régulièrement. Je me félicite que des réseaux de business angels ciblent notre secteur.

Il reste encore un point à traiter concernant le financement du décalage de trésorerie des PME, qui doivent engager des dépenses avant d’être payées, et qui pèsent pour 80 % de la sous-traitance du domaine terrestre.

"Un dialogue s’est rouvert entre les industriels et le monde bancaire, impulsé par Bercy et le ministère des Armées"

Un mot sur Eurosatory 2026 et que vous souhaitez adresser à ceux qui nous liront?

Je voudrais souligner une chose : la souveraineté n’est pas l’autarcie. Elle ne consiste pas à vouloir tout produire seul. Elle consiste à identifier précisément là où nous sommes vulnérables et à ne plus l’être, ou du moins à réduire ces vulnérabilités au maximum. C’est un exercice de lucidité, pas d’isolationnisme.

Cette année, Eurosatory a été d’une ampleur sans précédent. Nous avons dépassé les 2 500 exposants, ce qui en fait le premier salon mondial de notre domaine, avec une importante présence américaine et allemande. C’est un puissant outil d’influence pour la France, et il nous faut pleinement le mettre à profit.

Propos recueillis par Sasha Alliel

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