Entre figuration et abstraction, les trois expositions consacrées aux peintres martiniquais Hector Charpentier, Fred Eucharis et Mickaël Bé Caruge, présentées cette année à la Fondation Clément (GBH), ont mis à l'honneur la richesse et la variété de la scène artistique locale. Elles s’inscrivent dans une année 2026 marquée par la multiplication des manifestations dédiées aux artistes ultramarins. Ces rendez-vous confirment l’intégration croissante de la création ultramarine dans le paysage de l’art contemporain.
2026, année charnière pour l’art contemporain d’Outre-mer ?
La figure humaine se mêle à l’abstraction à la Fondation Clément
Un portrait féminin au regard frontal, entouré de formes végétales qui se dissolvent dans l’abstraction. Un corps féminin aux accents cubistes, prolongé par des jambes figuratives, environné de chats réalistes. Une femme de trois quarts, fixant le visiteur, sa luxuriante chevelure noire se détachant d’un fond abstrait.
Aussi singulières qu’audacieuses, ces trois œuvres auront marqué le regard des visiteurs venus découvrir le cycle d’expositions présenté à la Fondation Clément (Martinique), du 15 mai au 5 juillet dernier - un rendez-vous inédit, consacré à trois artistes martiniquais contemporains. Le premier, Hector Charpentier, a d’ailleurs forgé, au début des années 1990, le concept de « figurabstraction ». À partir de figures humaines, souvent féminines, il construit des compositions où la présence du corps dialogue avec de vastes espaces colorés et des formes abstraites, brouillant « la frontière entre visible et invisible ».
Cette recherche fait écho à celle de Fred Eucharis, qui se présente comme un « peintre caribéen fasciné par l’équilibre des formes et des couleurs ». Dans le catalogue de l’exposition, il résume sa démarche : « expérimenter la figuration et l’abstraction (…), observer l’expression de tout ce qui m’entoure, en découvrir les mécanismes secrets ». Peuplée de figures humaines et de visions proches du rêve éveillé, la peinture de Mickaël Bé Caruge privilégie l’élan du geste. « Il n’y a nul besoin d’autorité, d’enjeu de pouvoir et d’argent dans la peinture quand elle se fait magie, intuition, floraison », affirme-t-il.
Structure de mécénat du groupe Bernard Hayot (GBH), la Fondation Clément s’est progressivement imposée comme l’un des principaux acteurs de la diffusion de l’art caribéen. Après une exposition remarquée consacrée aux premiers peuples des Caraïbes, la fondation prolonge, avec ces trois expositions, une année charnière pour la création ultramarine, dont la visibilité mondiale ne cesse de progresser.
De la Martinique à Richmond, en passant par Venise
Symbole de ce retentissement international, le plasticien martiniquais Julien Creuzet a présenté jusqu’en février 2026 une vaste exposition personnelle à l’Institute for Contemporary Art de la Virginia Commonwealth University, à Richmond (États-Unis). « Attila cataract your source at the feet of the green peaks will end up in the great sea blue abyss we drowned in the tidal tears of the moon » est une installation immersive monumentale issue d’un projet présenté au pavillon français de la Biennale de Venise 2024. À travers sculptures, vidéos, sons et textes poétiques, elle explore l’Atlantique et les circulations diasporiques, le corps et la voix comme archives vivantes.
Dans un registre plus intime, le plasticien guadeloupéen Jérôme Sainte-Luce a présenté en début d’année l’exposition « Figi», à la galerie André Arsenec de Fort-de-France. À travers un langage graphique inspiré des cultures amérindiennes, il interroge les liens entre mémoire, identité et héritage caribéen.
Une percée au sein des grands rendez-vous de l’art
Les expositions internationales font une place de plus en plus visible aux artistes ultramarins. L’événement phare de cette année, la Biennale de Venise 2026, a accueilli Omo Elu et Mother Trinity, deux œuvres de la créatrice vidéo guyanaise Tabita Rezaire, une des figures de proue de l'afrofuturisme et du cyberféminisme.
Julien Creuzet participe également à l’exposition « Mundo Mágico », ouverte le 6 juin 2026 à la Kunsthal KadE, aux Pays-Bas. L’exposition explore les notions d’identité, de mémoire, de paysage et de mythologie, dans une approche transversale des imaginaires contemporains. La guadeloupéenne Minia Biabiany a participé à « Lutter par le soin. Résistances et poétique du lien » au CAC La Traverse, et a obtenu une bourse de l’Institut français pour une exposition au MUAC, le Museo Universitario Arte Contemporáneo, à Mexico
Les foires d’art contemporain participent elles aussi à cette montée en visibilité. En février 2026, les œuvres du guadeloupéen Elladj Lincy Deloumeaux ont marqué la 1-54 Contemporary African Art Fair de Marrakech. À l’automne 2026, l’AKAA Art & Design Fair de Paris, consacrée à l’Afrique et à ses diasporas, accueillera deux galeries guadeloupéennes : Maison Gaston et Krystel Ann Art. Cette dernière y exposera les œuvres de trois artistes multimédias caribéens : David Gumbs, la Guadeloupéenne Chantalea Commin et le franco-dominicain José García Cordero.
Des rendez-vous consacrés aux créateurs ultramarins
À l’occasion de la Nuit Blanche, le 6 juin 2026 à Paris, le collectif Artistes Outre-mer (AOM) a organisé « L’Heure du Punch », réunissant des créateurs de Martinique, de Guadeloupe, de Guyane, de La Réunion et de Polynésie française. L’événement a permis de renforcer leur présence dans le paysage artistique français.
Plus pédagogique, l’exposition « Qu’est-ce que l’art contemporain ? », au Centre culturel Le Sud, à La Réunion, retrace l’histoire de la création artistique depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Ouverte jusqu’en mai 2027, la manifestation met en avant la création réunionnaise contemporaine à travers les questions d’identité, de mémoire, de métissage culturel et d’insularité.
