Médecin de formation, Jonathan Pentel dirige, en France, les affaires médicales de Johnson & Johnson Innovative Medicine, filiale du plus grand groupe de santé au monde. Son diagnostic est sans appel : la question n'est plus de savoir si les innovations thérapeutiques arriveront, mais si la France saura les accueillir.


Vous observez une accélération majeure de l'innovation thérapeutique. Qu'est-ce qui a changé concrètement ?

La nature même de l'innovation a évolué. Nos méthodes ont gagné en précision dans l’identification des mécanismes des maladies, mais aussi dans la manière dont les traitements sont administrés à chacun. Ces évolutions amènent une efficacité accrue des thérapies et une meilleure tolérance de la part des patients.

Prenez le myélome multiple. Quand j'étais étudiant en médecine dans les années 2000, c'était une maladie incurable, avec une espérance de vie de cinq ans. Aujourd'hui, certains centres atteignent 100 % de patients en rémission complète, cinq ans après leur dernier traitement. Une question reste ouverte cependant, que personne n'avait anticipée : sont-ils guéris ? Les hématologues n'avaient jamais eu à définir la guérison. Mais le simple fait de la poser témoigne du chemin parcouru. Ces innovations, aussi nombreuses qu’importantes, deviennent un véritable bénéfice sociétal.

Comment les technologies en jeu vont-elles au-delà du médicament classique ?

Les méthodes d’administration des traitements, tout autant que les principes actifs, jouent un rôle dans la guérison. Nous travaillons par exemple avec une entreprise française pour augmenter, via des nanoparticules, la précision de l’approche et de la radiothérapie sur les tumeurs solides. Plus l’approche est précise, plus la dose administrée sera efficace, même en faible quantité, et mieux tolérée par le patient.

Ces avancées se déploient de la même manière dans l’infiniment petit. Les cellules CAR-T représentent une autre rupture : en prélevant des globules blancs chez un patient, on les reprogramme pour cibler les cellules cancéreuses, puis on les réinjecte. Une seule injection peut alors activer tout le mécanisme immunitaire.

Où en est la France dans la compétition internationale pour attirer les essais cliniques ?

Elle est en recul. L'Europe représentait plus de 20 % des patients dans les essais mondiaux. Ce chiffre tourne aujourd’hui autour de 10 %. Les États-Unis et l'Asie attirent davantage, et dans cette dynamique, la France perd du terrain face à l'Espagne, l'Italie ou la Belgique.  Par ailleurs, lorsque plusieurs innovations arrivent simultanément sur une même pathologie, les protocoles se croisent et les cohortes se fragmentent. C’est une des raisons pour lesquelles J&J a fait le choix de développer uniquement des traitements best-in-class.

 « L'Europe représentait plus de 20 % des patients inclus dans les essais mondiaux. Aujourd’hui, ce chiffre tourne autour de 10 % »

Le problème n’est pas le niveau scientifique. L'expertise française, notamment en oncologie et hématologie, demeure excellente. C’est le temps administratif qui pèse sur la capacité d’innovation. Les lourdeurs réglementaires en amont d’une étude génèrent des mois de retard. La France se veut terre d'innovation, mais ne s’en donne pas toujours les moyens. Des réformes existent, l'ANSM a progressé, mais essentiellement sur les essais mono-nationaux. Pour les essais internationaux, qui sont désormais la norme, le problème reste entier.

Comment cette lenteur se traduit-elle dans l'accès aux soins pour les patients français ?

Dans de nombreuses pathologies graves, notamment les cancers, nos voisins européens ont accès au progrès thérapeutique, les CAR-T ou d’autres thérapies ciblées, plusieurs mois avant nous. Parfois même, la France reste l'un des rares pays à ne pas du tout avoir accès aux derniers traitements innovants. Notre système de santé s'est doté de dispositifs comme l'accès précoce pour accélérer les choses. La volonté est là. Mais le système peine à distinguer la rigueur nécessaire de la lourdeur superflue. Face à des patients dont le pronostic se joue en mois, le temps doit entrer dans l'équation au même titre que la sécurité.

Vous évoquez aussi une défiance structurelle envers l'industrie pharmaceutique.

Cette défiance tient à une incompréhension d’un modèle qui n’est pas facile à expliquer. Développer une molécule prend dix ans, avec un taux d'échec considérable. Concevoir un essai clinique exige d’anticiper ce que les autorités et les médecins demanderont dans dix ans. Médecins, sociétés savantes et patients sont sollicités dès la conception des études. La frustration des patients est d’autant plus compréhensible. Pour eux, le temps n’est pas une variable théorique.

Mais cette défiance a un coût opérationnel concret : elle génère des latences et instaure une relation de supervision là où il faudrait un partenariat. L'industrie ne peut pas avancer seule. Rien de significatif ne sort d'un seul secteur. Ce qu'il faut construire, c'est une culture de la confiance. Pas des barrières supplémentaires.

Vous défendez une approche plus holistique de la prise en charge. Qu'est-ce que cela signifie en pratique ?

Le médicament ne s’envisage plus tout seul. Nous menons, par exemple, un essai clinique à Toulouse qui intègre des séances de sport dans le protocole de traitement en hématologie. Ce n'est pas anecdotique : les données montrent que l'activité physique améliore la survie. De la même manière, le parcours de soins reflète cette prise en charge de l’individu dans sa globalité. L'infirmière de pratique avancée, qui suit le patient, détecte des signaux faibles qu'aucun médicament, ni aucun médecin seul, ne pourrait identifier.

« Le médicament ne s’envisage plus tout seul […] les données montrent que l'activité physique améliore la survie »

Il s’agit d’accompagner les patients vers les différentes ressources qui les stabiliseront. La prise en charge des pathologies chroniques évolue en ce sens. Pour un patient atteint de la maladie de Crohn, sujet à de fortes douleurs dues à l’inflammation de l’intestin, l'objectif n'est plus seulement de contrôler la maladie, mais de favoriser le retour à une vie normale. Le bénéfice est humain, sociétal, économique. Nous choisissons de nous inscrire dans cet élan, pas seulement comme fournisseurs de médicaments, mais comme partenaires de l'ensemble de la chaîne de soins.

Propos recueillis par Alexandra Bui


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