Rares sont les distinctions qui font autant autorité. Depuis 1970, le prix Galien récompense les avancées majeures en recherche pharmaceutique et, désormais, l’innovation de santé au sens large – une place en première loge pour prendre le pouls des transformations à l’œuvre dans le secteur. Rencontre avec Annick Tibi, présidente du jury pour le volet "Médicament et travaux de recherche" depuis 2024, également cheffe du département Essais cliniques de l’AGEPS, structure pharmaceutique de l’AP-HP, et maître de conférences à la faculté de pharmacie de l’université Paris Cité.
Annick Tibi, présidente du jury : "Le prix Galien est trop souvent réduit à la seule innovation thérapeutique"
Décideurs. Le Prix Galien reste largement associé à l’innovation thérapeutique. Qu’en est-il dans les faits ?
Annick Tibi. La force du Prix Galien repose sur sa transversalité. Il récompense des médicaments, des dispositifs médicaux, des outils d’intelligence artificielle, mais aussi des associations et des initiatives d’accompagnement des patients et des familles. Pourtant, il est trop souvent réduit à la seule innovation thérapeutique. Il a été créé afin de distinguer l’excellence et l’impact thérapeutique de recherches et traitements lors de leur mise à disposition des patients. L’événement évolue. Le volet "travaux de recherche" a été scindé en deux au profit de la recherche translationnelle et de la recherche clinique tandis que le volet dédié au dispositif médical est devenu le prix "Medtech et solutions numériques". À mes yeux, celui consacré à l’accompagnement du patient mérite tout particulièrement d’être mis en lumière. Les programmes présentés optimisent et humanisent des parcours de soins ou de vie.
Quelles sont les retombées concrètes pour les structures lauréates ?
Le prix Galien existe depuis plus de cinquante ans. Il est né en France avant d’être exporté comme modèle dans de nombreux pays, en Europe et au-delà. Les plus grandes entreprises pharmaceutiques mondiales, qui n’ont pourtant presque plus besoin de visibilité, l’exposent fièrement. Certaines disposent même d’un véritable mur "des Galien", dans leurs espaces communs. Pour les structures plus petites, l’enjeu est d’autant plus vital pour convaincre les investisseurs lorsqu’elles lèvent des fonds. Mais l’exigence du jury n’est jamais feinte. Il nous est arrivé de ne décerner aucun prix dans une catégorie, faute de candidat au niveau d’excellence ou avec suffisamment de recul d’utilisation, quand bien même le dossier avait été présélectionné.
"Il nous est arrivé de ne décerner aucun prix dans une catégorie, faute de candidat au niveau d’excellence ou avec suffisamment de recul d’utilisation"
Quelles tendances observez-vous à travers les dossiers déposés ces dernières années ?
Le paysage du médicament s’est profondément transformé. Les traitements ciblant les maladies rares sont plus nombreux et les thérapies ciblées transforment l’arsenal thérapeutique. De nouveaux médicaments de thérapie innovante arrivent sur le marché de plus en plus régulièrement. Dans cette classe, chaque médicament est radicalement différent des autres, qu’il s’agisse de suspensions de cellules souches, de cellules génétiquement modifiées et réadministrées au patient ou de virus modifiés pour cibler des cellules tumorales ou corriger un gène déficient. Cette singularité bouleverse tout le cycle de vie du médicament, de la conception au remboursement. Au-delà de ces innovations de rupture, nous veillons à valoriser l’innovation incrémentale lorsqu’elle représente une vraie prise de risque ou une amélioration réelle de la qualité de vie des patients.
Comment le jury s’adapte-t-il à ces différents types d’innovation ?
En multipliant les catégories plutôt qu’en forçant des comparaisons impossibles. Une catégorie spécifique est dédiée aux thérapies innovantes, ce qui évite d’arbitrer entre un traitement très innovant destiné à une poignée de patients et un médicament particulièrement utile pour un cancer fréquent. Depuis l’an dernier, nous avons également scindé le prix consacré à la recherche, pour ne plus départager un chercheur de recherche fondamentale et un autre spécialisé en développement clinique : deux trajectoires scientifiquement incomparables. Cette souplesse représente, à mes yeux, l’une des forces du prix.
"La singularité des nouveaux médicaments de thérapie innovante bouleverse tout le cycle de vie du médicament"
Quels éléments vous animent le plus dans votre rôle de présidente ?
Les échanges avec les autres membres du jury, sans aucun doute ! C’est un honneur et un réel enrichissement de travailler avec des professionnels d’un tel niveau d’expertises complémentaires, qui consacrent un temps précieux à l’événement avec rigueur, indépendance et bonne humeur.
Il y a aussi une dimension personnelle : l’Agence générale des équipements et produits de santé (AGEPS), où j’ai fait toute ma carrière depuis mon internat, a obtenu le prix Galien en 2001 pour le fomépizole, un médicament orphelin, puis à nouveau en 2014 pour l’Orphacol®, un traitement pour deux maladies hépatiques héréditaires très rares chez l’enfant. Les deux fois, cela a provoqué une onde de choc positive en interne, et un réel sentiment de fierté partagé par toutes les équipes.
Propos recueillis par Léa Pierre-Joseph
