François Fleutiaux a occupé des postes de cadre dirigeant dans plusieurs entreprises de la tech’, notamment chez Fujitsu Europe puis Orange Business France. En pleine transformation avec l’IA générative et le cloud, le secteur doit aussi faire face à des tensions de recrutement persistantes et au développement des enjeux RSE, que la filière doit désormais pleinement intégrer.
François Fleutiaux : "Il existe une vraie guerre des talents dans le secteur des ESN"
Plusieurs études démontrent que les tensions de recrutement au sein des ESN restent très vivaces depuis plusieurs années. Cette tendance semble se poursuivre, alors que beaucoup d’acteurs majeurs du marché affichent de grandes ambitions de recrutement cette année. Quelles sont pour vous les causes sous-jacentes à ce phénomène ?
François Fleutiaux. Il est vrai que les tendances sur le marché sont très contrastées : les ESN, en tendance, continuent de recruter, stimulant la demande, alors que l’offre stagne. Dans un récent rapport, l’Institut Montaigne estimait le besoin en formation à près de 850 000 d’ici à 2030. Lorsque l’on met ce chiffre au regard de nos capacités de formation, qui sont de l’ordre de 70 000 par an, on comprend vite que l’écart à combler est important.
Nous devons donc utiliser tous les leviers dont les ESN disposent pour attirer et former les meilleurs talents. Les ESN sont des "people companies", et l’attention portée aux collaborateurs devient un facteur déterminant de choix pour les futurs consultants. Une fois recrutés, une attention particulière doit aussi être portée au développement des carrières pour retenir les talents. N’ayons pas peur de le dire, il existe une vraie guerre des talents dans le secteur.
Un autre levier d’action est dans l’acculturation, et le fléchage, dès le plus jeune âge, vers les métiers du numérique. Pour augmenter les viviers de recrutement à long terme, nous devons également accélérer, et collectivement investir massivement pour attirer les jeunes femmes dans les métiers du digital. À plus court terme, je salue des initiatives, comme celles des DesCodeuses, ou les programmes de retour à l’emploi, qui constituent une force d’appoint, à condition de bien les accompagner.
Les enjeux RSE se sont désormais imposés aux ESN, qui doivent intégrer de nombreux indicateurs dédiés et prendre des engagements fermes dans le futur. Ces enjeux sont même des incontournables des appels d’offres. Pensez-vous que le secteur a réussi à « monter dans le train » de la RSE ?
Les enjeux de la RSE sont devenus incontournables pour les ESN. Ils prennent, et à juste titre, une place prépondérante dans les procédures de choix d’un partenaire technologique.
Pour répondre à la question de savoir si le secteur a réussi à « monter dans le train » de la RSE, il est important de mettre en contexte l’impact du digital dans la réduction des émissions IT des clients. Le numérique joue un rôle crucial dans la transition écologique en permettant de dématérialiser de nombreux processus, réduisant ainsi la consommation de ressources physiques et les émissions de CO2 associées.
L’importance du numérique responsable ne doit pas être sous-estimée. Il s’agit d’adopter des pratiques qui minimisent l’impact environnemental tout en maximisant les bénéfices sociaux et économiques. Cela inclut l’utilisation de technologies éco-efficaces, la gestion responsable des déchets électroniques et la promotion de l’inclusion numérique. Les ESN doivent intégrer ces principes dans leurs offres de services pour répondre aux attentes croissantes des clients et des parties prenantes.
Enfin, l’intégration, by design, des meilleures pratiques RSE dans les offres de services des ESN est essentielle. Cela signifie que dès la conception des services, les critères de durabilité et de responsabilité doivent être pris en compte. Par exemple, la conception de logiciels éco-responsables, l’optimisation des infrastructures pour réduire la consommation énergétique et la mise à disposition d’expertises sur l’ensemble du territoire pour réduire les déplacements des consultants sont autant de pratiques qui peuvent être intégrées dès le départ dans une approche systémique.
La collaboration avec le monde universitaire et celui de la recherche peut être un levier de croissance par l’innovation au sein des ESN. Pensez-vous que les acteurs du secteur sont assez engagés sur cette problématique ?
La collaboration avec le monde universitaire et celui de la recherche est effectivement un levier de croissance par l’innovation pour les ESN. Dans un secteur hyper compétitif, l’innovation est clé pour se démarquer et offrir des solutions de pointe à ses clients. Les ESN doivent constamment évoluer et intégrer les dernières avancées technologiques pour rester pertinentes et compétitives.
Cependant, la question de savoir si les acteurs du secteur sont assez engagés sur cette problématique mérite une réflexion approfondie. En France, bien que certaines initiatives existent, il est crucial de développer davantage des modèles qui ont fait leurs preuves ailleurs. Par exemple, les chaires de recherche et les partenariats publics-privés sont des structures qui permettent de renforcer les liens entre les entreprises et les institutions académiques. Ces collaborations favorisent le transfert de connaissances, l’accès à des ressources de recherche avancées et la cocréation de solutions innovantes.
Je pense notamment à des domaines comme la GenAi, ou le développement d’algorithmes, l’entraînement des modèles et le développement des cas d’usage bénéficieraient grandement d’un écosystème national et européen plus étendu.
Si les enjeux autour de l’IA générative sont au cœur des stratégies de développement des ESN, d’autres, comme le cloud, sont moins souvent évoqués. Quels sont selon vous les grands secteurs stratégiques sur lesquels doivent se positionner les ESN pour se distinguer dans un marché concurrentiel ?
Comme vous l’évoquez, le sujet de la GenAi constitue un point clé pour les mois et les années qui viennent. À nous de nous challenger pour aller plus vite, plus loin et plus rapidement que les autres. Mais on le sait, la réglementation peut rapidement freiner les bonnes volontés en Europe. C’est un point de vigilance.
Le cloud est un secteur toujours en pleine expansion. Et les ESN peuvent se démarquer en proposant des services cloud personnalisés, sécurisés, évolutifs. La cybersécurité est un pan de marché important : la multiplication des cyberattaques constitue un enjeu crucial pour les entreprises. Les ESN peuvent offrir des solutions de sécurité avancées.
D’une manière générale, je crois en la transformation digitale des entreprises et des institutions : les ESN jouent un rôle évident dans la mise en œuvre de technologies et de solutions innovantes pour délivrer un impact digital structurant à leurs clients.
