L’entrepreneur et présidente de CroissancePlus fait part de son inquiétude sur le dilemme auquel fait face la France : soit l’instabilité, soit l’incapacité à mettre en place des réformes structurelles. L’ancienne responsable de LR qui a quitté la politique en profite pour appeler la droite à être authentiquement libérale.

Décideurs Magazine. Pour durer, le gouvernement Lecornu a choisi de faire des concessions au PS, notamment avec une suspension de la réforme des retraites. Cette situation est-elle pire que l’instabilité ?

Virginie Calmels : Vous me demandez de choisir entre la peste et le choléra ! La dégradation de la note Fitch de la France en septembre et de S&P en octobre s’explique par l’instabilité et l’incapacité à mettre en œuvre des réformes structurelles pour rétablir les comptes publics. Dès lors, dans un pays sans majorité absolue, que faut-il faire ? Réformer au risque de censures et de dissolutions dont nul ne peut prévoir l’issue et qui coûtent cher sur le plan économique ? Ne rien faire et reculer pour assurer un peu de stabilité ? Quelle que soit la voie, la France est perdante.

Le choix du renoncement va avoir des conséquences. Aux yeux de nos créanciers, notre pays perd de la crédibilité, ce qui va augmenter le spread, le coût de notre dette et mettre en péril le financement de notre système social. Surtout, le gouvernement devient l’otage du parti socialiste qui va peu à peu pouvoir imposer à l’agenda des mesures néfastes : taxe Zucman, impôt sur les holdings, hausse du coût du travail, de la fiscalité des entreprises, interférence de l’État dans le secteur privé, durcissement des exonérations de charges… Certes, il y a des petits "os à ronger", comme la baisse de la CVAE. Mais, est-ce viable de pactiser avec un PS totalement LFIsé, qui s’éloigne de la social-démocratie et nous fait perdre la confiance des marchés ? Je crains qu’on ait la double peine : d’abord le renoncement à la seule réforme structurelle menée par le Président Macron puis la censure sur le budget.

"La situation qui prévaut depuis la dissolution est un vrai retour en arrière puisque, depuis la seconde partie du quinquennat Hollande, nous avions de la visibilité et une politique plutôt "pro business"

Quel est le moral des adhérents de CroissancePlus ?

Pour les entrepreneurs, l’ennemi de l’économie est l’incertitude. Pour le moment, nul ne sait ce que l’avenir nous réserve. La situation qui prévaut depuis la dissolution est un vrai retour en arrière puisque, depuis la seconde partie du quinquennat Hollande, nous avions de la visibilité et une politique plutôt "pro business". Cela commence à avoir des conséquences concrètes sur l’économie réelle : ralentissement de l’investissement, de l’emploi, baisse des commandes des sociétés travaillant avec les pouvoirs publics…

Les chefs d’entreprise passent leur temps à planifier sur le long terme, à mettre en place des stratégies pragmatiques, à faire des économies. Ils ne se reconnaissent pas dans l’attitude d’une classe politique qui fait l’opposé. Les sentiments qui remontent du terrain sont de l’incompréhension, de la rancœur, voire une forme de colère.

Quel est votre regard sur la classe politique actuelle ?

Je note un affaiblissement général du niveau sur le plan culturel, mais aussi économique. La formation des élites, le parcours du personnel politique font que beaucoup ne se sont jamais frottés à l’économie réelle, au monde de l’entreprise. Ils ont une vision très étatiste et populiste de la chose publique. On le voit bien dans la sémantique : le thème "anticapitaliste" est en vogue à gauche et cela peut, à la rigueur, se comprendre. Mais le centre et la droite ont de grandes réticences à employer le terme "libéral". C’est stupéfiant !

Comment l’expliquer ?

C’est lié à plusieurs facteurs : la formation universitaire met peu en avant le monde de l’entreprise, la classe politique est très étatiste, convaincue que défendre des idées libérales, "ce n’est pas populaire". Et il y a une confusion entre libéralisme et capitalisme.

Vous êtes une ancienne responsable LR, quels messages voudriez-vous faire passer à votre ancien parti ?

Le but de la politique, c’est de défendre des convictions, pas forcément de chercher à être populaire. La droite ne pourra jamais gagner en singeant le programme social-étatiste du RN, ni en essayant d’être de centre-gauche. Le seul moyen d’exister, c’est d’être libéral, d’incarner l’orthodoxie budgétaire, tout en étant ferme sur le régalien. Mais la droite ne semble pas le comprendre. J’aimerais ajouter que, sur le plan économique, le macronisme du début était innovant, plutôt "pro business", perçu comme "libéral" même si le laisser-aller sur la dépense publique est encore du social étatisme, donc tout sauf libéral, et cela n’a pas eu de conséquences négatives dans les urnes…

"La droite ne pourra jamais gagner en singeant le programme social-étatiste du RN, ni en essayant d’être de centre-gauche. Le seul moyen d’exister, c’est d’être libéral, d’incarner l’orthodoxie budgétaire, tout en étant ferme sur le régalien"

Pour beaucoup, le libéralisme économique que vous défendez sert l’intérêt "des riches" et pas "du peuple". Comment convaincre du contraire ?

Certains diront que c’est peine perdue d’essayer de convaincre. Ils évoquent par exemple le fait que la France compte plus de six millions de fonctionnaires qui n’auraient ni envie ni intérêt à ce que les choses changent. Mais tous les Français qui travaillent ont un salaire, de l’argent à gérer, un budget à respecter et se rendent bien compte que quelque chose ne tourne pas rond.

Ils ressentent bien que l’argent public est mal géré, ne savent pas exactement où vont leurs impôts. Les citoyens se rendent bien compte qu’au vu de notre niveau de prélèvements, les services publics ne sont plus à la hauteur et se dégradent. Nous décrochons dans les classements Pisa, la qualité dans les hôpitaux se détériore... Légitimement, ils se posent la question de la transparence et de la bonne gestion, ils sont conscients du manque de performance. Allons au bout de la logique, essayons de mesurer le ratio "qualité-prix" ou "coût-efficacité", cherchons à améliorer les choses, même s’il ne s’agit pas de calculer à proprement parler un retour sur investissement. Vous pensez que tenir ce type de discours va contre l’intérêt général ? Je ne pense pas, au contraire !

Politiquement, quelles solutions préconiseriez-vous pour apurer les comptes et retrouver de la croissance ?

Sur la réforme des retraites, le régime est structurellement déficitaire et rien ne va s’arranger, pyramide des âges oblige. Il est criminel d’être dans le déni. Des solutions existent, la réforme avortée le prouve. Mais une question n’est que peu posée : pourquoi ne pas introduire une dose de capitalisation comme cela se fait dans d’autres pays ? Les retraités n’y sont pas plus pauvres.

"Que les choses soient bien claires, les entrepreneurs ne demandent ni des aides ni des privilèges. Dans une économie mondialisée, nous voulons juste nous présenter sur la ligne de départ avec les mêmes atouts que nos concurrents internationaux"

Concernant la dette, il faut arrêter de s’aveugler en pensant que les rentrées fiscales liées aux hausses d’impôts sur les entreprises ou les particuliers vont changer la donne. A fortiori dans un pays champion du monde des prélèvements obligatoires ! Cela va juste ralentir la croissance, la création d’emplois et la consommation. Les seules solutions viables consistent à baisser les dépenses publiques inutiles – elles sont nombreuses et les Français n’en seront pas moins administrés et aidés, mais aussi à traquer les fraudes et les abus. Il faut également s’attaquer aux normes, à la bureaucratie et aux entraves. De nombreux gouvernements, y compris de gauche, ont mené à bien ces chantiers avec succès.

Mais cela passe par un changement de logiciel, un ralentissement de l’interventionnisme, que nos dirigeants politiques ne sont pas prêts à "installer". Il faut oser poser les questions cruciales du financement de notre modèle social et du périmètre d’intervention de l’État.

Et pour les entreprises ?

Que les choses soient bien claires, nous ne demandons ni des aides ni des privilèges. Dans une économie mondialisée, nous voulons juste nous présenter sur la ligne de départ avec les mêmes atouts que nos concurrents internationaux. Baisser les charges pour augmenter le salaire net des salariés et relancer la consommation, et augmenter la production, sont les seules façons de relancer la croissance qui est la solution évidente à nos problèmes.

Propos recueillis par Lucas Jakubowicz

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