La réélection de Donald Trump, ses positions vis-à-vis du régime de Vladimir Poutine et de ses alliés européens ont fait l’effet d’une douche froide dans l’Union européenne. Cette dernière assume enfin de montrer ses crocs et de se réarmer. Si les choses accélèrent, de nombreux obstacles demeurent.

Rédiger un article sur la stratégie européenne de défense, c’est prendre un risque. Celui d’un texte très vite obsolète. "Depuis un mois, tous les jours ou presque il y a des initiatives, c’est du jamais-vu", observe Delphine Deschaux-Dutard, directrice adjointe du Centre d’études sur la sécurité internationale et les coopérations européennes (Cesice) à l’université de Grenoble.

Le facteur Trump

Raison principale ? La réélection de Donald Trump. Son premier mandat puis sa récente campagne avaient semé quelques indices quant à sa stratégie : l’Oncle Sam n’a plus à l’intention d’assumer les coûts de la protection du Vieux-continent, la priorité étant le rival chinois. Les pays européens, conscients des enjeux, ont commencé à se réarmer depuis 2016.

Mais deux cauchemars se sont conjugués et chamboulent une nouvelle fois les certitudes. Vladimir Poutine a entamé une stratégie d’expansion territoriale en Ukraine et l’administration Trump semble prête à faire de nombreuses concessions au Kremlin en privilégiant les négociations d’homme à homme, sans passer par les institutions internationales ni tenir compte des pays européens. "Tout est chamboulé pour l’UE, laquelle faisait traditionnellement primer la norme sur la force", pointe Delphine Deschaux-Dutard qui évoque une "révolution copernicienne".

"Tout est chamboulé pour l’UE qui faisait traditionnellement primer la norme sur la force"

Convergences stratégiques

Pour la première fois de l’Histoire ou presque, les Vingt-Sept, excepté la Hongrie, ont des convergences stratégiques et cherchent à ne plus dépendre du parapluie américain. Depuis quelques années, les pays d’Europe de l’Est se réarment massivement. En 2025, la Pologne va dépenser plus de 40 milliards d’euros pour sa défense soit plus de 4% de son PIB. L’Estonie (3,4%), la Lettonie (3,2%), la Lituanie (3%) dépassent les objectifs de l’Otan qui s’élèvent à 2%. La raison ? Ils sont en première ligne face à la menace russe. Pour y faire face, ils achètent massivement auprès de l’appareil militaro-industriel américain. Le fait de voir Donald Trump s’inscrire dans la vision de Vladimir Poutine est un choc qui amène leurs gouvernements à réfléchir à des stratégies alternatives à "l’US dependance".

Du côté de l’Allemagne, première puissance de l’UE, l’heure est également à la rupture. Certes, Olaf Scholz avait commencé à remilitariser l’Allemagne après l’invasion de l’Ukraine. Mais presque tous les achats étaient américains. Son successeur, le conservateur Friedrich Merz, va encore plus loin. Non content d’augmenter encore le budget de la Bundeswehr et de s’affranchir des contraintes budgétaires, il a déclaré le 18 mars au Bundestag que cet investissement était "le premier grand pas vers une nouvelle communauté européenne de défense".

De quoi réjouir la France qui milite depuis longtemps pour une autonomie européenne qui lui permettrait d’augmenter ses exportations d’armement. Europe de l’Est, Allemagne, France : tous sont enfin prêts à bouger. À cela s’ajoutent les Scandinaves, eux aussi échaudés par Donald Trump, les pays d’Europe du Sud dont le Portugal qui a renoncé à commander des F-35 américains.

Des efforts inédits

Au niveau de l’Union européenne, il existe une règle assez simple : lorsque les pays ont des stratégies divergentes, la prise de décision est lente et les actions se font a minima pour éviter les mécontents. En revanche, en cas d’accord tout va très vite.

Depuis le début de l’année, la défense européenne avance à pas de géant. Désormais, les dépenses militaires des États membres ne seront pas prises en compte dans le calcul des déficits et des dettes publics. Par ailleurs, un plan initialement baptisé "ReArm Europe" (renommé Horizon 2030 sur demande de l’Espagne et de l’Italie) vise à dépenser 800 milliards d’euros en cinq ans pour monter en puissance sur le plan militaire.

Une partie des fonds sera abondée via le programme Safe. Il s’agit d’une somme de 150 milliards d’euros levée sur les marchés de capitaux, puis prêtée à des taux en dessous de ceux accordés habituellement aux États membres. Est prévu également de flécher davantage l’épargne privée vers les efforts de défense. Enfin, pour la première fois, l’UE vient de se doter d’un livre blanc détaillant une doctrine commune en matière stratégique.

Pour la première fois, l'UE vient de se doter d'un livre blanc détaillant une doctrine commune en matière stratégique

Tout cela n’est que les prémices de grandes manœuvres puisque Ursula von der Leyen, présidente de la commission européenne a promis le 19 mars, "Une augmentation des investissements dans la défense à un niveau qu’on ne voit qu’une fois par génération", actant par la même que "l’ère des dividendes de la paix est révolue".

Ces actions volontaristes complètent la facilité européenne pour la paix, auparavant connue sous le terme de programme Athena. Déployée depuis la guerre en Ukraine, elle est financée par les pays membres au pro-rata de leur PIB. "Grâce à elle, les pays qui envoient une partie de leur arsenal à l’armée ukrainienne sont en partie remboursés par l’UE ce qui permet d’acheter de nouvelles armes". Ainsi, les anciennes démocraties populaires ou les ex-membres de l’URSS se sont délestés de leurs surplus soviétiques, tout en récupérant un joli pactole.

Pour Ursula von der Leyen "l'ère des dividendes de la paix est révolue", elle promet "des investissements dans la défense à un niveau qu'on ne voit qu'une fois par génération"

Buy european ?

Problème, "il n’existe pas de clause de préférence européenne", déplore l’universitaire. Concrètement, l’argent des pays européens sert donc à acheter majoritairement américain ou du moins hors UE. C’est ainsi que la Pologne a financé une partie de son "méga deal" avec des industriels sud-coréens.

Par ailleurs, chaque pays possède des entreprises de défense et peu sont prêts à sacrifier des emplois ou du savoir-faire pour mutualiser leurs compétences et standardiser leur matériel. "Avoir une armée européenne avec du matériel local est donc une utopie", analyse Delphine Deschaux-Dutard qui pointe notamment le fait qu’il existe "soixante modèles de véhicules de transports de troupes dans l’Union européenne contre moins de vingt dans l’armée américaine".

Sur certains armements, l’UE pourrait s’affranchir des États-Unis. Ainsi, l’avion suédois Gripen ou le français Rafale pourraient se substituer aux F-35. Mais malgré une volonté d’autonomie, les pays européens font le pari que l’épisode Trump ne sera que provisoire. Et les discours volontaristes risquent de rester à l’état d’incantations. Ainsi, si Friedrich Merz a appelé à l’autonomie militaire, il a confirmé dans la foulée une commande massive de F-35 pour équiper son armée de l’air…

Lucas Jakubowicz

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