Face à la perte de vitesse de son économie et au changement de ton américain, l’Allemagne a voté courant mars un assouplissement du « frein à la dette » qui bridait son investissement depuis plusieurs années. Création d’un fonds spécial pour restaurer ses infrastructures, budget de la défense déplafonné, retour potentiel de l’inflation : les défis sont nombreux. Comment l’économie européenne pourrait-elle en profiter ?
"Bazooka budgétaire allemand" : quelles conséquences pour l’économie européenne ?
Un accord historique. Pourtant opposé à l’idée durant sa campagne électorale, Friedrich Merz, leader de la CDU, parti arrivé en tête lors des dernières élections fédérales, a fini par hausser la voix face au revirement politique américain impulsé par Donald Trump. L’objectif ? Doter son pays de l’arme de l’endettement pour relancer une économie moribonde, après deux années de récession.
En s’alliant pour trouver un accord, les conservateurs, les sociaux-démocrates et les écologistes ont annoncé la création d’un fond de 500 milliards d’euros sur dix ans afin de moderniser les infrastructures du pays et réformer le "frein à la dette". Toutes les dépenses de défense supérieures à 1 % du produit intérieur brut sont ainsi exclues de cette particularité budgétaire inscrite dans la Constitution allemande depuis 1949 et accentué en 2009 après la crise des subprimes. Les emprunts annuels du gouvernement fédéral étaient alors plafonnés à 0,35 % du PIB.
Pourtant réputé comme la bonne élève de la dette en Europe, l’Allemagne, en amendant son verrou budgétaire, va s’essayer au "quoi qu’il en coûte" popularisé par Mario Draghi puis Emmanuel Macron durant la pandémie de Covid-19. Le pays a plusieurs priorités dans le viseur.
Relancer le "Deutsche Qualität" face à Trump
L’économie d’outre-Rhin a besoin de rénover une partie de ses infrastructures publiques tombées en décrépitude, afin de renouer avec la compétitivité qui a fait la force de ses exportations, appuyées sur un stock de capital de qualité. En 2024, les instituts germaniques Ifo, DIW et IWH prévoyaient que le pays avait besoin d’un investissement de 600 milliards d’euros uniquement pour maintenir en état son capital public. Si l’enveloppe dont pourra jouir le futur gouvernement n’atteint pas un tel montant, ce dernier aura tout de même les coudées franches pour retrouver de l’élan.
Grâce à l’accord conclu entre le parti écologiste et les conservateurs, un cinquième de l’enveloppe sera destiné à la transition énergétique, afin de faire de l’Allemagne un leader européen en la matière. Cependant, selon Stefan Hofrichter, Head of Global Economy chez AllianzGI, "Il ne faut pas se leurrer. Cela ne signifie pas que l’ensemble du fond destiné aux infrastructures sera dirigé vers des investissements visant à atteindre les objectifs climatiques."
Pays très exportateur, l’Allemagne est particulièrement affectée par le rythme effréné de mesures tarifaires qu’impose Donald Trump depuis son retour au pouvoir
Pays très exportateur, l’Allemagne est particulièrement affectée par le rythme effréné des mesures tarifaires qu’impose Donald Trump depuis son retour au pouvoir. Les États-Unis sont le deuxième partenaire économique du pays de Goethe, avec qui ils ont échangé 252,3 milliards d’euros en 2023 selon la World Trade Organization (WTO). Ils sont également le pays de destination de 10 % des biens et services qui quittent les frontières allemandes. Les décrets mis en place depuis le 20 janvier ont donc fini par convaincre les politiques allemands de rompre avec l’orthodoxie budgétaire qui les caractérisait pour libérer à nouveau leur potentiel de croissance et limiter leur exposition au marché américain.
Une décision à laquelle donne raison le "Liberation Day" tant vanté par Donald Trump. Le 2 avril 2025, la Maison Blanche a en effet imposé à tous les États du monde de nouveaux droits de douane. Portant sur tous les secteurs, ils montent à 20 % pour les membres de l’Union européenne. L’industrie automobile, l’une des principales forces allemandes, pourrait notamment pâtir de cette situation en voyant ses prix unitaires subir une hausse de 10 à 15 000 euros. Le secteur, qui a vendu l’année dernière environ 500 000 véhicules outre-Atlantique, devra donc trouver de nouveaux débouchés à ses produits phares.
1000 milliards d’euros sur dix ans pour la défense
Une volonté de réajustement des relations internationales qui se confirme aussi sur le théâtre des opérations ukrainien. L’ancien présentateur de téléréalité a choisi de rebattre les cartes en négociant directement avec la Russie l’issue de la guerre en Ukraine et en tançant ses partenaires historiques de ne pas avoir suffisamment investi dans la défense. En réponse, l’Allemagne, protégée par le parapluie américain depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, a sorti l’artillerie lourde pour réaffirmer sa souveraineté militaire.
Boris Pistorius, le ministre allemand de la Défense, estimait en février dernier qu’il fallait porter l’investissement militaire à plus de 3 % du PIB, soit environ 1000 milliards d’euros sur dix ans, hors inflation. C’est donc un virage historique outre-Rhin, où la dette pourrait atteindre 80 % du PIB au cours de la prochaine décennie. À titre de comparaison, elle atteint aujourd’hui 63,6 % pour un budget fédéral annuel d’environ 480 milliards d’euros, alors qu’elle était de 112 % en France en 2024.
"Dans 10 ans, le PIB allemand pourrait avoir significativement augmenté, de 10 à 20 points", selon Stefan Hofrichter
À court terme cependant, l’économie allemande ne rebondira pas immédiatement, selon Stefan Hofrichter : "Il faut du temps avant qu’un investissement dans les infrastructures ait un impact concret." Et d’ajouter : "Pour cette année, nous misons sur une croissance proche de 0 %". Mais l’Allemagne devrait libérer son potentiel à moyen terme. "Dans 10 ans, le PIB allemand pourrait avoir significativement augmenté, de 10 à 20 points." Ces perspectives réjouissantes pourraient-elles profiter aussi aux pays voisins ?
L’Europe devrait-elle se frotter les mains ?
Ce « bazooka budgétaire » comme l’a popularisé la presse germanique, semble a priori être une bénédiction pour l’Europe. Son premier de cordée, l’Allemagne, troisième économie mondiale, dépense et investit pour montrer la voie à ses voisins. Le pays d’outre-Rhin reste le principal partenaire commercial des membres de l’UE : en 2023, il était la première destination des exportations de marchandises de 15 des 27 autres États membres, selon la WTO. Avec une Allemagne forte, c’est donc toute l’Europe qui sourit.
Selon l’économiste, ce ruissellement peut affecter différents secteurs, notamment ceux de l’infrastructure ou de la défense : "L’objectif de l’Allemagne n’est pas de construire des champions nationaux. Les projets fédéraux seront ouverts à la concurrence et pourront profiter à d’autres industriels." Ainsi, la France, deuxième exportateur mondial d’armes, pourrait par exemple profiter de la hausse des dépenses allemandes en la matière.
Le pays d’outre-Rhin reste le principal partenaire commercial des membres de l’UE : en 2023, il était la première destination des exportations de marchandises de 15 des 27 autres États membres, selon la WTO
En outre, le taux de change euro-dollar, en chute libre depuis le retour de Donald Trump, est aussi reparti à la hausse depuis le début du mois de mars et les annonces du plan allemand. Un signe encourageant pour muscler l’approche européenne face à la concurrence étrangère.
Cependant, si la préférence européenne est de mise, cela ne signifie pas pour autant que l’Allemagne renonce à importer des produits américains. Pour preuve, le 23 mars, alors que les accords concernant le saut du verrou budgétaire avaient déjà été conclus, le ministère de la Défense confirmait l’achat de 35 avions de combat F-35. Un risque qui pourrait aussi être accompagné d’autres répercussions négatives.
Spectre de l’inflation
Mécaniquement, la majorité des investissements massifs de l’État entraîne souvent un regain de la hausse des prix. Ce fut le cas de la politique du « quoi qu’il en coûte » et des prêts garantis d’État nécessaires pour limiter les dégâts engendrés par le Covid-19. Stefan Hofrichter confirme : "La défense et la construction ont des capacités de production limitées qui consomment un plus grand volume de temps. Nous pensons que les investissements vers ces secteurs seront seront inflationnistes, toutes choses égales par ailleurs et généreront une inflation structurellement plus élevée, de l’ordre de 3 %." Si ce chiffre reste raisonnable, il pourrait être affecté à terme par une hausse des prix galopante, importée des États-Unis par la frénésie douanière de Donald Trump.
Preuve d’une instabilité grandissante, les marchés boursiers, craignant une guerre commerciale à venir, ont ouvert en chute libre le lundi 7 avril, après les dernières annonces du président américain. Le CAC 40 affichait une baisse de 6,94 %, tandis que le Dax, indice de la bourse de Francfort, perdait 9,3 %. Preuve que le gouvernement allemand a pris la bonne décision en amendant son frein à l’endettement, à l’heure où la mondialisation semble entonner les premières mesures de son chant du cygne.
Tom Laufenburger

