En décembre, Louis Degos a été élu bâtonnier pour le mandat 2026-2027 aux côtés de Carine Denoit-Benteux, vice-bâtonnière. Le duo a promis, entre autres, de remettre l'avocat au cœur de la cité. Entretien avec le managing partner de K&L Gates sur ses projets pour le barreau parisien qu'il chapeautera dans six mois.

Décideurs juridiques. Le thème de l’influence est central dans votre campagne. Raison pour laquelle vous déclarez vouloir "mettre un avocat dans chaque ministère", pourquoi ?

Louis Degos. Le droit est partout. Cette réalité donne aux avocats un rôle à jouer dans l’activité du gouvernement et de l’Assemblée. Quand je parle de "mettre un avocat dans chaque ministère", j’ai dans l’idée de faire de l’avocat une sorte d’ambassadeur du barreau de Paris. Une courroie de transmission pour les aspects légistiques, très utile aux cabinets ministériels qui préparent des projets de loi. D’autant plus utile que le barreau de Paris compte des spécialistes en tout domaine. Mettre le barreau au service du législatif et de l’exécutif est une idée que j’ai en tête depuis longtemps, avant que Donald Trump ne l’applique ! Le président américain a compris l’importance d’avoir des juristes à portée de main pour gouverner. Son modus operandi est plus agressif : il attaque les cabinets pour obtenir des heures de travail gratuites.

Faire rayonner la profession d’avocat devient-il urgent dans le contexte actuel d'essoufflement démocratique et économique ?  

Le droit a longtemps été pensé comme le parent pauvre de l’économie. Après un siècle d’effacement, il retrouve son importance dans la quête du bien commun, tout comme la profession d’avocat. Notre mandat se déroulera entre 2026 et 2027, à l’heure d’échéances politiques importantes. Si les avocats ne sont pas là pour donner des leçons à la population, ils peuvent l’éclairer sur les risques inhérents à certains choix juridiques et politiques, et conseiller sur les précautions à prendre en amont. Les avocats ont l’État de droit, les libertés publiques et individuelles chevillées au corps. L’analyse prospective n’est pas réservée qu’aux économistes.

"Le droit a longtemps été pensé comme le parent pauvre de l’économie. Après un siècle d’effacement, il retrouve son importance dans la quête du bien commun"

Faut-il s’inquiéter pour l’indépendance de la profession ? Notamment au regard de la décision rendue dans l’affaire Depardieu ?

Il le faut. Ce n’est pas nouveau, le droit est un instrument d’influence, de gouvernance et de guerre économique et politique. On le voit avec les executives orders de Donald Trump ou les affaires judiciaires qui secouent le milieu politique français [les procès sur les assistants parlementaires des eurodéputés du Modem et du Rassemblement national, ceux qui mettent en cause Nicolas Sarkozy, etc.] Concernant l’affaire Depardieu, je ne suis pas pénaliste, mais je suis quand même très remonté. J’ai beaucoup de mal à comprendre les ressorts logiques et juridiques de cette décision. Le comportement de Jérémie Assous doit être apprécié par l’Ordre des avocats.

Quels problèmes juridiques ou déontologiques posent cette décision qui invoque la victimisation secondaire pour punir l’acteur à cause du comportement de son avocat ?

La victimisation secondaire me choque en trois endroits. Est-il normal de faire reposer sur la tête du client la responsabilité découlant du comportement de son avocat vis-à-vis des parties civiles et des avocats de la partie adverse ? Si la liberté de défense peut générer des abus, est-ce vraiment au client de les réparer, parce qu’il aurait choisi un avocat à la défense agressive ? Autre interrogation : qui peut condamner ? C’est le bâtonnier. Le magistrat chargé de l’affaire ne peut se faire juge de la liberté de défense. Il y a des instances spécifiques pour cela, et si le comportement doit être qualifié pénalement, un autre juge reprendra le flambeau. Le troisième point, très important, c’est celui de l’immixtion des autorités dans la relation confidentielle, voire intime, entre l’avocat et son client. Condamner Depardieu pour le comportement de son client revient à présumer qu’il a donné instruction à Jérémie Assous de se comporter de telle ou telle façon. Vouloir percer le secret professionnel relève davantage des régimes autoritaires que de l’État de droit.

"Vouloir percer le secret professionnel relève davantage des régimes autoritaires que de l’État de droit"

Pourquoi n’a-t-on pas saisi le bâtonnier dans cette affaire ? Il existe une méconnaissance des pouvoirs de l’Ordre en matière déontologique et disciplinaire. Adossé à cette méconnaissance, il y a comme une envie de mettre l’affaire sur la place publique. La solution du tribunal médiatique qui permet d’aller plus vite et plus fort n’est pas la bonne. Le bâtonnier peut démarrer une enquête déontologique susceptible de déboucher sur une saisine faite par les enquêteurs. Nécessairement plus lent, mais qui voudrait d’un bâtonnier qui poursuivrait selon son bon vouloir ?

Une affaire qui n’arrange pas la réputation des avocats, qui constitue d’ailleurs l’un des points de votre campagne. Que voulez-vous changer ?

Nous voulons faire comprendre que l’imaginaire collectif autour de l’avocat est dépassé et très lié à la défense pénale. Informer l’opinion publique qu’un avocat n’est pas uniquement la personne en robe noire, accoudée au box dans lequel est assis l’accusé qu’il défend, que le monde n’est que violence et que la justice est laxiste. Le droit pénal recouvre une infime partie des 75 000 avocats de France. Sur les 30 000 avocats inscrits au bureau de Paris, 5 000 seulement portent la robe plus de deux fois par an. Les autres exercent en droit des affaires, en droit de la famille, en droit fiscal, etc.

"Sur les 30 000 avocats inscrits au bureau de Paris, 5 000 seulement portent la robe plus de deux fois par an"

Autre problématique chez les avocats : ne manquent-ils pas de formation à la gestion d’entreprise ?

Notre bâtonnat veut justement densifier la formation initiale et continue avec l’EFB. Et l’axer sur la formation au management et à la gestion de cabinet. Sur la question du management, le nombre élevé de plaintes pour harcèlement et autres comportements problématiques n’a rien d’étonnant, les avocats ne recevant aucune formation en gestion des ressources humaines et management. J’ai moi-même dû me former sur le tas pour devenir managing partner. Et pour l’aspect « gestion d’entreprise », les avocats doivent se doter d’outils. Il faut faire rentrer les cabinets dans le monde numérique, et les initier aux outils d’automatisation et numériques.

Automatisation et numérique… Nous touchons du doigt la question de l’intelligence artificielle (IA), qu’avez-vous comme projets en la matière ?

Le bâtonnier Pierre Hoffman a le mérite d’avoir lancé le mouvement en proposant aux avocats de découvrir l’IA et en leur y donnant accès. Nous allons poursuivre le travail avec la mise en place d’offres intéressantes d’accès aux solutions d’IA pour tous les avocats, et de formations – le CNB en propose déjà une en ligne. Toute la profession doit pouvoir être informée des avancées de l’IA. Mes six années en qualité de président à la Commission prospective et innovation du CNB m’ont donné à voir la relative ignorance de la population des avocats en matière de technologies, et à percevoir une certaine inquiétude suscitée par ces sujets. Autre problématique du moment : c’est l’offre qui commande le marché et non la demande. Pour inverser cette réalité, il faut affiner les besoins des avocats, qui n’auront plus à commander l’intégralité d’une suite alors qu’ils n’ont besoin que de données ciblées pour leur pratique en droit de l’immobilier, par exemple.

Mais l’IA ne sert pas qu’à la recherche. Elle sert d’aide à la saisie des charges, à la comptabilisation des temps, à l’élaboration de devis et de pricing, la gestion de l’agenda. Bref, tout ce qui entre dans les logiciels ERP (Enterprise Ressource Planning). J’ai découvert qu’à Paris, seuls 40 % des avocats en utilisaient. Ce qui signifie que les 60 % restants consignent encore ces éléments dans des tableurs Excel, voire dans des cahiers.

Mais faut-il se jeter dans l’IA sans réfléchir ?  

La grande question de l’IA générative, c’est celle de la confidentialité des données. Actuellement, cette confidentialité n’est pas garantie dans le cadre de l’usage de l’IA en libre accès. Tout le monde veut du génératif, mais il faut se méfier du génératif, et surtout, apprendre à bien l’utiliser. Certains avocats téléchargent encore des conclusions non anonymisées dans des logiciels d’IAG pour obtenir des résumés.

Quant à la peur d’une disparition de notre profession : je ne crois pas au grand remplacement des avocats par l’IA, mais plutôt à un « déplacement » de l’activité. Un arbitre reçoit pour un litige comparable aujourd’hui dix fois plus de décisions à l’appui de l’argumentation de chacun qu’il y a quinze ans. La machine, très attentive aux détails, fournit à l’avocat un tas de décisions de justice. Les recherches, trouver la bonne jurisprudence, reconnaître et formuler une problématique, l’IA pourra le faire tout aussi bien qu’un humain, mais le travail de tri pour ne garder du tas de décisions que la substantifique moelle, l’humain le fera mieux. On déplace donc le travail vers un travail humain, de qualification. Ce qui pose la question du glissement du travail des juniors vers un travail plus senior. Si cette hypothèse reste difficile à imaginer, il devient en revanche évident qu’un bon collaborateur sera un bon prompteur.

Propos recueillis par Anne-Laure Blouin

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