Directeur Afrique de la branche Marketing-Services de TotalEnergies, Jean-Philippe Torres revient sur 25 ans d’engagement en Afrique. Entre transformation du paysage concurrentiel, diversification énergétique et ambition d’impact social avec le clean cooking, il détaille la stratégie du groupe sur un continent en pleine mutation.

Décideurs Quels sont les principaux bouleversements que vous avez pu observer dans votre pratique depuis vos débuts en Afrique ?

Jean-Philippe Torres. Après de nombreuses années dans la distribution de produits pétroliers en Afrique pour TotalEnergies, dont 15 ans en expatriation – République démocratique du Congo, Sénégal, Gambie, Togo, Bénin, Nigeria –, j’ai observé quatre bouleversements majeurs.

Le premier concerne le paysage concurrentiel. À mes débuts, nos concurrents étaient les majors : ExxonMobil, BP, ChevronTexaco, Shell. Aujourd’hui, TotalEnergies est la seule major à avoir un réseau de distribution sur le continent africain, où elle est leader en étant présente dans 35 pays. Le paysage s’est diversifié avec le développement d’opérateurs africains indépendants nationaux, régionaux ou continentaux, ainsi que l’émergence de traders qui s’intègrent à la chaîne en acquérant des réseaux de distribution.

Deuxièmement, la clientèle BtoB s’est mondialisée. Aux côtés des clients africains et européens, nous servons désormais également des clients originaires de tous les continents. Troisième changement : la transformation urbaine. Les villes africaines ont connu un développement spectaculaire, raison pour laquelle TotalEnergies continue d’adapter son réseau de distribution en Afrique pour accompagner au mieux cette transformation.

Enfin, les besoins de services ont radicalement évolué. Nous ne sommes plus uniquement des distributeurs de carburants et lubrifiants. Nous proposons un ensemble de services allant des boutiques et restaurants modernes aux moyens de paiement nouvelle génération, en passant par le Wi-Fi, les bornes électriques et le battery swapping pour mobylettes électriques.

Vous êtes une compagnie multi-énergie, engagée pour la décarbonation mais pragmatique face aux besoins d’énergies fossiles du continent. Comment maintenez-vous cet équilibre ?

Le pluriel de « TotalEnergies » prend tout son sens en Afrique. En 2024, le continent africain représentait 25 % de notre production mondiale, avec 450 000 barils équivalents pétrole par jour. Nous contribuons également à la diversification énergétique avec le GNL (gaz naturel liquéfié), secteur où TotalEnergies est le troisième acteur mondial. En distribution, nous exploitons à ce jour près de 4 600 stations, 300 sites logistiques et sommes présents dans une centaine d’aéroports.

Dans le domaine des énergies renouvelables, nous avons plus de 400 mégawatts de capacités installées, 700 en construction et 500 en développement. Par exemple, nous avons un projet de 260 mégawatts d’éolien et solaire en Afrique du Sud avec Air Liquide et Sasol, un projet de 35 mégawatts de solaire en Angola, deux centrales solaires de 126 mégawatts en opération en Égypte, et des centrales hydroélectriques au Rwanda, en Ouganda et en Zambie suite à l’acquisition de SN Power.

Quels types de partenariats locaux êtes-vous amenés à nouer sur le continent ?

Les partenariats sont au cœur de notre stratégie africaine. En exploration-production, nos projets se développent régulièrement avec les États ou les sociétés étatiques. Dans les renouvelables, beaucoup de nos projets sont développés en joint-venture, car à plusieurs nous apportons davantage de valeurs. Dans la distribution, nos principales filiales sont rarement détenues à 100 % et six d’entre elles sont cotées dans des bourses africaines – Nigeria, Sénégal, Côte d’Ivoire, Ghana, Maroc et Kenya –, ce qui montre notre volonté de nous intégrer au tissu économique local. Ces nombreuses collaborations sont aussi une reconnaissance pour nous et démontrent que les compétences de nos équipes sont valorisées par nos partenaires.

Comment adaptez-vous vos stations- service selon les pays ?

Nous sommes le premier distributeur de carburant en Afrique, avec près de 4 600 stations-service, qui se positionnent comme de véritables lieux de vie. Chaque jour, nous accueillons ainsi environ 4 millions de personnes. Pour rester le réseau de référence, nous nous adaptons constamment aux évolutions démographiques et à la demande grandissante des villes africaines, en ouvrant une centaine de nouvelles stations chaque année. Nous offrons un service complet autour de quatre espaces clés : boutique, restaurant, lavage et entretien. Aujourd’hui, nous dénombrons 3 200 boutiques, 500 restaurants et 1 800 baies de lavage à la marque TotalEnergies sur le continent.

Si le design de nos stations est uniforme et que notre offre est conçue pour faciliter l’expérience de nos clients – mise à disposition du Wi-Fi sur tout le réseau, carte de paiement Fleet utilisable dans plusieurs pays –, nous proposons également une offre localisée pour répondre aux besoins spécifiques de chaque marché. Sur les nouvelles mobilités, nous avons, par exemple, investi dans Ampersand pour le battery swapping de motos électriques au Rwanda et au Kenya.

Nous installons également des bornes électriques dans les pays où une demande en mobilité électrique émerge, comme au Maroc, en Tunisie, au Cameroun, en Côte d’Ivoire, à La Réunion et à Maurice, et avons adapté notre réseau égyptien au Gaz Naturel Comprimé pour accompagner la politique gouvernementale.

Parmi le panel d’activités de TotalEnergies sur le continent, il y a cet engagement autour du clean cooking, avec l’utilisation de GPL. De quoi s’agit-il ?

Aujourd’hui, 2,3 milliards de personnes dans le monde n’ont pas accès au clean cooking, c’est-à-dire à un mode de cuisson propre, dont un milliard vit en Afrique. Cuisiner au bois ou au charbon cause des décès prématurés, émet du CO2 et contribue à la déforestation. Le clean cooking permet de réduire certains impacts négatifs de l’usage de la biomasse traditionnelle, notamment sur les femmes – gain de temps facilitant l’accès à l’éducation et à l’emploi – et contribue à réduire les inégalités dont elles souffrent dans ces régions.

Nous avons ainsi décidé d’investir dans le développement du clean cooking en doublant nos investissements GPL pour passer de 45 millions de personnes impactées en 2023 à 85 millions en 2030 en Afrique, et 100 millions en incluant l’Inde. Deux ans après le lancement de cette initiative, nous impactons déjà 55 millions de personnes dans 17 pays, avons doublé le nombre de bouteilles mises chaque année sur le marché et avons optimisé nos infrastructures logistiques.

Cette initiative s’accompagne-t-elle d’efforts de pédagogie ou d’accessibilité ?

Nous travaillons sur deux axes. D’abord, changer les mentalités : avec des caravanes de sensibilisation menées avec différentes parties prenantes – les États, les ONG… –, nous démontrons les avantages du GPL, et en particulier la facilité d’usage de ce mode de cuisson, en toute sécurité. Ensuite, lever la barrière financière : l’investissement initial de 20-30 dollars – bouteille, consigne, détendeur – est prohibitif pour beaucoup. Avec M-Gas au Kenya et Bboxx au Rwanda, nous proposons des solutions de « pay-as-you-cook » grâce à des compteurs intelligents connectés à des solutions de mobile-money. En 2025, nos bouteilles connectées ont déjà permis à 200 000 nouvelles personnes d’accéder au clean cooking.

TotalEnergies sponsorise la TotalEnergies CAF CAN depuis une décennie. Que retirez-vous de l’accompagnement de cet événement sportif majeur ?

Le football incarne un moment de fête et de joie pour des milliards de personnes. C’est un langage fédérateur universel qui rassemble toutes les cultures du continent. Ces valeurs de convivialité, d’enthousiasme et d’énergie correspondent parfaitement à TotalEnergies. Pour renforcer notre ancrage en Afrique, nous n’avons pas trouvé de meilleur vecteur. La TotalEnergies CAF CAN est un événement sportif très suivi. Pour l’édition 2025 au Maroc, elle a été diffusée dans 170 pays, a connu un record de fréquentation avec 1,5 million de spectateurs. Les premières mesures indiquent qu’elle va dépasser le record des 2 milliards de personnes ayant suivi la compétition, frôlé lors de la précédente édition qui s’est tenue en Côte d’Ivoire.

Notre partenariat avec la CAF va d’ailleurs au-delà de la TotalEnergies CAF CAN, puisque nous soutenons en réalité dix compétitions, ainsi que les Championnats scolaires pan- africains de la CAF. Les retombées sont visibles grâce aux enquêtes d’image qui montrent une forte croissance de notre notoriété en BtoC et BtoB sur les deux ou trois dernières années. Ce très beau partenariat renforce notre image en Afrique et nous aide à demeurer la marque de référence sur la distribution de produits pétroliers sur le continent.

Propos recueillis par Alexandre Hervaud

Cet entretien est publié dans le cadre du dossier spécial du guide Décideurs Afrique et Moyen Orient 2026.  

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