Stratégie, "idiots utiles", techniques de déstabilisation : l’eurodéputée alerte sur les ingérences du régime de Vladimir Poutine en France. Elle propose également des pistes pour les combattre encore plus efficacement.

Décideurs Magazine. Dans votre ouvrage, vous constatez que le régime de Vladimir Poutine mène une guerre hybride contre la France. Il compte, selon vous, sur des "idiots utiles". Quel est leur profil ? Sont-ils nombreux ?

Nathalie Loiseau. Nous ne sommes pas en guerre contre la Russie, mais cette dernière l’est contre les démocraties européennes. Depuis longtemps, le Kremlin mise sur des personnes ou des organisations qui relaient ses éléments de langage.

Dans la classe politique, de nombreux responsables dits "antisystèmes" s’inscrivent dans cette ligne, à l’instar de Florian Philippot, Nicolas Dupont-Aignan ou François Asselineau. N’oubliez pas non plus le rôle du RN ou de Reconquête. En 2022, Éric Zemmour rêvait d’un "Poutine français".

Le RN tente pourtant de prendre ses distances…

Jordan Bardella essaie de le faire croire. Dans les faits, à l’été 2020, le RN a envoyé des observateurs enthousiastes, comme Hélène Laporte, Thierry Mariani ou Virginie Joron, pour valider publiquement le scrutin référendaire permettant à Vladimir Poutine de rester au pouvoir au-delà de 2024. Rappelons aussi que, pour afficher son envergure internationale, Marine Le Pen est allée rencontrer Vladimir Poutine à Moscou en 2017.

Impossible de parler d’ingérences russes sans évoquer les médias Bolloré…

Le basculement récent et rapide des médias de ce groupe pose question. Pendant longtemps, dans les médias, les relais de Vladimir Poutine restaient à la marge. Depuis l’arrivée de Xenia Fedorova, un groupe de presse national reprend mot pour mot la propagande de guerre d’un pays en guerre : l’Ukraine et l’Otan seraient coupables, il n’y aurait pas d’enlèvements d’enfants en Ukraine, l’armée russe n’aurait jamais frappé une cathédrale, les sanctions n’auraient aucun d’effet. C’est une aubaine pour elle ! La caisse de résonance du groupe Bolloré est bien plus forte que celle de RT France, où elle officiait auparavant. Surtout, cette rhétorique est reprise sans contradiction ni mise en perspective. Nous ne sommes plus dans l’information, mais dans les objectifs de la guerre informationnelle russe.

"Depuis l'arrivée de Xenia Fedorova, le groupe Bolloré reprend mot pour mot, sans contradiction, la propagande de guerre d'un pays en guerre. Un basculement récent et rapide qui pose question"

Quels seraient les objectifs ?

Minimiser les faits, relativiser, instiller en permanence le doute sur la démocratie, notre société, ce qui se passe dans la zone de guerre. C’est un poison lent qui infuse peu à peu. Le régime russe a le temps long pour lui.

La Russie a renoncé à faire croire qu’elle était le paradis sur terre, mais elle cherche à nous convaincre que notre vie est un enfer, que tout se dégrade, que beaucoup de choses sont cachées aux citoyens. En somme, l’objectif principal de l’ingérence russe est que les Français se disent : "Tout va mal" et "On ne sait plus qui croire ni quoi penser".

Classe médiatique, classe politique : qu’est-ce qui motive ces profils pro-Poutine ?

C’est multifactoriel. Certains relais agissent par orgueil, ils sont prêts à tout pour faire "buzzer" leur nom, montrer qu’ils existent encore, accéder aux médias. L’argent peut aussi être une motivation. Pour certains, antisystèmes, tous ceux qui tapent sur ledit système sont des alliés. Enfin, des responsables politiques détestent tellement la France telle qu’elle est qu’ils sont prêts à s’allier avec ceux qui la combattent, ce qui n’est pas nouveau dans notre histoire politique.

"Certains idiots utiles sont prêts à tout, buzzer, montrer qu'ils existent encore et accéder aux médias"

Selon le service européen pour l’action extérieure, la France est le second pays d’Europe le plus visé par les ingérences russes derrière l’Ukraine. Pourquoi ?

C’est un pays puissant qui possède l’arme nucléaire et siège comme membre permanent au Conseil de sécurité de l’ONU. Nous représentons un gros lot qu’il est possible de déstabiliser : notre nation est polarisée, divisée, possède des vulnérabilités internes, se distingue par une faible capacité au consensus et, plus qu’ailleurs, ses élites ont une vision romantique de la Russie et de l’URSS.

Y a-t-il une prise de conscience ?

La classe politique en parle, les médias également. La France dispose depuis 2021 de Viginum, administration chargée d’identifier les ingérences étrangères. Il a été établi que des étoiles bleues peintes au pochoir, les mains rouges sur le mémorial de la Shoah ou encore la polémique sur les punaises de lit relevaient d’ingérences russes. La population se vaccine peu à peu, elle s’éduque.

J’ai moi-même demandé au Parlement européen l’inscription de Xenia Fedorova sur la liste des personnes sanctionnées.

"L'objectif principal de l'ingérence russe est que les Français se disent 'Tout va mal', 'On ne sait plus qui croire ou quoi penser'"

Comment continuer à faire face ?

En continuant à alerter et à faire preuve de fermeté. Nous n’avons pas à nous excuser de lutter contre l’intoxication des esprits. Nulle part ailleurs dans le monde la liberté d’expression n’est mieux protégée qu’en France et en Europe. Pour preuve, l’Union européenne est une zone que de nombreux pays cherchent à rejoindre librement. Xenia Fedorova crie à la censure en France ? J’aimerais savoir quand le correspondant de l’AFP a eu accès à un média en prime time en Russie…

Sur le plan économique, les ingérences russes sont-elles dangereuses ?

Le but de la Russie est de nous dresser les uns contre les autres, d’entretenir l’incertitude. Or un environnement incertain nuit à l’économie et nous bloque collectivement. À cela s’ajoutent des cyberattaques, voire des sabotages de câbles, qui peuvent avoir des coûts considérables pour les entreprises et l’économie.

Propos recueillis par Lucas Jakubowicz

AuxArmes

La mue de l’herbivore

La France et l’Union européenne sont attaquées de toutes parts. L’Amérique trumpiste voit le Vieux Continent comme un marché à soumettre, la Russie comme un rival géostratégique à affaiblir, la Chine comme un empêcheur de tourner en rond. Les menaces peuvent être militaires, mais la guerre informationnelle fait également rage.

Dans cet ouvrage clair et concis, Nathalie Loiseau dresse un état des lieux de ces offensives. Surtout, elle montre que l’UE et la France sont plus réactives qu’on ne le croit, même si beaucoup reste à faire. Dans un monde de prédateurs, le Vieux Continent demeure un herbivore, mais il commence peu à peu sa mue. Trop peu ? Trop tard ?

Aux armes Européens ! Réarmer l’Europe pour éviter la guerre : que faire, comment et avec qui ?, de Nathalie Loiseau, L’Observatoire, 200 pages, 19 euros

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