Gouvernance, équilibre entre valeurs et rentabilité, démocratie interne... La direction d’un groupe mutualiste est particulière. Éclairage avec Yves Pellicier, président de la Maif depuis 2022.

Décideurs. Que signifie être assureur militant aujourd’hui ?

Yves Pellicier. Depuis sa création par des instituteurs en 1934, la Maif n’a pas changé. Notre finalité est la défense du "mieux commun". Cela suppose d’agir en se posant constamment ces questions : comment mieux accompagner et mieux rembourser nos sociétaires ? Comment absorber les atteintes au pouvoir d’achat ?

Malgré cette volonté, vos tarifs ont augmenté…

Nous n’avons pas été les seuls. Ils sont longtemps restés stables, leur hausse est avant tout liée à l’inflation. Le coût des réparations augmente. Ainsi, le prix du remplacement des bris de glace pour une voiture a bondi de 70 % en dix ans. Le contexte nous oblige à modifier nos prix à la hausse, mais ils peuvent également diminuer.

Si un risque n’existe pas ou est minimisé, nous n’hésitons pas à rendre à nos sociétaires leur part de cotisation. Durant le Covid, du fait de l’immobilisation de nombreux véhicules, nous avons reversé 100 millions d’euros de primes d’assurance auto. Ce geste a été critiqué… avant d’être imité.

Les assureurs communiquent souvent sur leurs prix attractifs. Est-ce le principal critère ?

Certains clients nous rejoignent pour cette raison, même si nous ne sommes pas les moins chers. Mais l’enjeu central reste la fidélisation. Si l’on peut venir par hasard à la Maif, on n’y reste pas par hasard. Notre engagement est lisible, compris, assimilé. En 2020, le groupe est devenu la première société à mission.

En son sein, la richesse humaine, la proximité, l’humanisme sont des valeurs centrales. Elles ne relèvent pas du discours, mais d’une réalité mesurable sur le plan économique. Seuls 4 % de nos clients nous quittent chaque année quand le turnover moyen dans le secteur de l’assurance se situe entre 10 % et 20 %.

"Seuls 4 % de nos clients nous quittent chaque année quand le turnover moyen dans le secteur de l’assurance se situe entre 10 % et 20 %"

Comment concilier performance économique et modèle mutualiste ?

L’exercice relève d’un équilibre subtil qui suppose de ne pas faire de concessions sur l’un ou sur l’autre. La performance ne saurait se résumer à des critères économiques et financiers, aussi déterminants soient-ils. Une entreprise doit avoir un impact global sur la société. La Maif soutient une croissance durable. Loin des caricatures en vogue, l’objectif n’est pas de revenir s’éclairer à la bougie, mais de retrouver des équilibres. Ma préoccupation, en tant que citoyen et président de mutuelle, est de savoir ce que l’on va transmettre aux générations futures. L’assurance est devenue pour certains un bien de consommation ordinaire.

Or, on ne peut plus consommer comme avant, ce qui implique une responsabilisation dans l’évolution de ce modèle assurantiel. Ainsi, tous nos services sont implantés en France. La Maif n’a pas de plateau téléphonique à l’étranger. Autre point vital à nos yeux, le dividende écologique. Cela signifie que nos actions doivent avoir un impact positif pour la planète et in extenso sur les sociétaires. Lorsque nous avons accompagné la remise dans son lit naturel du Lathan, un affluent de la Loire, cela a évité des inondations de villages et réduit les risques.

Que penser du reflux de l’ESG aux États-Unis ?

Faire marche arrière est une erreur qui sera payée plus tard. Les entreprises engagées comme nous démontrent que ce pari de l’ESG est aussi intéressant d’un point de vue de la rentabilité. Nous avons enregistré un million de sociétaires supplémentaires en dix ans, dont 100 000 de plus en 2024.

"Le président de la Maif est un sociétaire élu par ses pairs. Je préside, mais pas seul"

Comment est organisée la gouvernance dans un groupe mutualiste ?

Le président de la Maif est un sociétaire élu par ses pairs. Je préside, mais pas seul, j’appartiens à un collectif de gouvernance qui rassemble le conseil d’administration et la direction générale. La gestion de l’entreprise s’appuie également sur un réseau de sociétaires militants engagés pour leur mutuelle sur tout le territoire. Ils sont les forces vives capables, à terme, d’occuper des postes de direction. Moi-même, j’ai rencontré la Maif en souscrivant en tant qu’enseignant. J’y ai ensuite découvert le militantisme d’entreprise, proche de ce que je cherchais à faire dans le syndicalisme ou la politique.

Quelle a été la décision la plus difficile à prendre ?

Lorsque je suis arrivé à la présidence en 2022, j’ai proposé au conseil d’administration d’investir dans Emeis (ex-Orpea). Prendre avec la Caisse des dépôts 400 millions d’euros d’actions dans une entreprise cotée au CAC 40 était un projet a priori éloigné d’un groupe mutualiste. D’autant plus que le secteur des maisons de retraite était en proie à de multiples scandales.

Mais, cette prise de position s’inscrivait en réalité dans notre démarche d’entreprise militante. D’un Orpéa machine à cash qui "crachait du dividende", nous avons fait une structure plus humaniste, en particulier pour ses résidents. La Maif a interdit tout dividende jusqu’à nouvel ordre. Tout n’est pas encore parfait, mais Emeis est en pleine transition. 

D’un Orpéa machine à cash qui "crachait du dividende", nous avons fait une structure plus humaniste, en particulier pour ses résidents

Selon vous, il faut plus de démocratie dans une entreprise. Pourquoi ? Comment l’instaurer concrètement ?

Il faut lui donner les moyens de vivre. La démocratie ne se résume pas à l’acte de voter. Une prise de décision démocratique passe également par de l’échange, du partage d’informations et une gouvernance appropriée. Une entreprise a un rôle politique à jouer. Faire vivre le débat entre ses murs permet d’améliorer la performance et de donner une culture politique aux collaborateurs.

C’est précisément ce qui fait défaut aujourd’hui dans la société française : la discussion. Regardez les débats politiques, ce sont des échanges d’invectives, où chacun campe sur ses postulats sans écouter l’autre. Il n’existe plus beaucoup de lieux où un vrai débat démocratique existe. Le Conseil économique social et environnemental est raillé, alors que tous les acteurs de la société civile parviennent à se parler et à travailler ensemble. Il n’est pas écouté. Pire encore, certains partis politiques disent que "ce truc-là" ne sert à rien et qu’ils vont lui couper les vivres.

"Nous avons signé une convention avec les salariés pour garantir le fait que l’IA va bénéficier aux collaborateurs et non se substituer à eux"

Quel risque surveillez-vous de près en ce moment ?

Les indicateurs montrent que la fragmentation de la société constitue un risque de plus en plus fort. Y faire face nécessite de redevenir de vrais citoyens : quand on reprend la main sur sa vie, on ne se laisse plus dicter son avenir par les autres. Cela commence par le vote, plutôt que l’abstention, qui est un renoncement. Une démocratie s’entretient. Si l’on ne s’implique pas dans la société, ça ne marche pas. C’est pour cela qu’à mon échelle, je suis assesseur dans ma commune.

L’IA est un enjeu central pour les entreprises. Peut-elle menacer vos valeurs ?

Il n’est pas question de se passer de l’IA : nous sommes une entreprise qui gère de la data. Mais nous avons signé une convention avec les salariés pour garantir le fait que l’IA va bénéficier aux collaborateurs et non se substituer à eux.

Propos recueillis par Fabienne Lissak

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