Un humain se définit en grande partie par son travail. L’avènement de l’IA pourrait-elle changer la donne ? C’est la question que pose la philosophe Gabrielle Halpern auteure de l’étude "les identités professionnelles à l’épreuve de l’intelligence artificielle" pour la Fondation Jean Jaurès.

 Lorsque vous êtes dans un hôtel à l’étranger, cela vous arrive-t-il de vous amuser à deviner quel est le métier de vos voisins de table dans la salle du petit-déjeuner ? Vous constaterez rapidement que personne ne ressemble plus à un avocat belge qu’un avocat chinois, de la même manière que personne ne ressemble plus à un architecte ivoirien qu’un architecte slovaque.

Nous avons beau mettre en avant nos cultures, nos religions et nos nationalités, ce sont sans doute nos identités professionnelles qui agissent le plus profondément en nous, dans notre manière d’être et de nous mouvoir et qui nous conditionnent. L’écrivain Yasmina Reza a d’ailleurs déclaré que ce qui lui prend le plus de temps, lorsqu’elle écrit un livre, c’est de trouver un métier à ses personnages. Cela peut lui prendre des semaines, parce que "c’est très définissant un métier, on y passe tellement de temps, cela nous détermine". Chaque profession a son vocabulaire propre, ses gestes ritualisés, son code vestimentaire. Cela est vrai des métiers manuels, comme des métiers intellectuels, des métiers agricoles, industriels et serviciels, si tant est que ces catégories aient encore un sens aujourd’hui.

Ce lien fort entre notre métier et notre identité est d’ailleurs corroboré par les récentes découvertes en sciences cognitives qui montrent que les connexions neuronales et le développement de telle ou telle zone cérébrale dépendent étroitement de nos activités ; un violoniste n’ayant pas "le même cerveau" qu’un chauffeur de taxi. Autrement dit, si l’habit ne fait pas toujours le moine, il semblerait que l’on ait le cerveau de son métier !

Les philosophes des siècles passés en avaient déjà eu l’intuition. C’est ainsi qu’Aristote écrivait dans Éthique à Nicomaque que "c’est en construisant qu’on devient constructeur et en jouant de la cithare qu’on devient cithariste ; ainsi encore, c’est en pratiquant les actions justes que nous devenons justes, les actions modérées que nous devenons modérés et les actions courageuses que nous devenons courageux". Autrement dit, on est ce que l’on fait, on devient ce que l’on fait et l’identité est le fruit d’une action répétée. "C’est en forgeant que l’on devient forgeron"

Mais maintenant la question qui se pose est la suivante : je suis ce que je fais, mais si je délègue une partie de ce que je fais à un outil d’intelligence artificielle, suis-je toujours l’homme de mon métier ? Si c’est en forgeant que je deviens forgeron, suis-je toujours forgeron si je délègue une part de mon activité à ChatGPT ? Ai-je encore le cerveau d’un forgeron ? Un avocat, un architecte, un menuisier ou un enseignant ont-ils toujours la même identité de métier à l’ère de l’intelligence artificielle ?

En explorant la littérature scientifique et en interrogeant de nombreux professionnels de divers horizons dans le cadre de mon travail de recherche publié sous forme de note de prospective par la Fondation Jean Jaurès, des réponses se dessinent. L’intelligence artificielle stimulant des zones cérébrales similaires, - liées à la détection d’erreurs et à la régulation de l’attention -, il se pourrait qu’elle provoque une sorte d’uniformisation des cerveaux, malgré la différence des métiers exercés. Par ailleurs, il semble que la prégnance de l’identité professionnelle dépende étroitement de l’usage de l’intelligence artificielle et de la relation nouée avec elle - le professionnel peut maîtriser et s’approprier l’outil ou se laisser assimiler par lui -, mais aussi, plus subjectivement, de la relation qu’un professionnel entretient avec son métier ou sa fonction.

"L’intelligence artificielle ne sera jamais un Compagnon du devoir, parce qu’elle n’a jamais fait un tour de France, elle n’a pas vécu en communauté, l’IA ne se sera pas levée à 5 heures du matin dans un atelier, elle n’a pas vécu une cérémonie initiatique", explique un Compagnon du Devoir interrogé dans cette étude. Il nous revient donc de décider de ce que nous allons faire avec l’intelligence artificielle et de ce que nous allons choisir de lui déléguer pour déterminer qui nous voulons devenir…

Gabrielle Halpern

Pour découvrir l’étude Les identités professionnelles à l'épreuve de l'intelligence artificielle 

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