Classes, évènements, télétravail, formations, etc : la crise sanitaire a consacré le règne de l’hybride. Mais comment dissocier ce qui en relève vraiment de ce qui n’est qu’une simple juxtaposition ? Comment distinguer les centaures des banals hommes-chevaux ? Tentative d’éclaircissement avec la philosophe Gabrielle Halpern, auteure d’un éloge à l’hybridation.

Décideurs. La crise de la Covid-19 sonne-t-elle enfin l’avènement d’un monde hybride ?

Gabrielle Halpern. Elle a au moins eu le mérite d’en démocratiser l’usage… au prix de certaines confusions… Auparavant, le terme était surtout employé dans les domaines de l’automobile et de la biologie. Et lorsqu’il était utilisé dans un autre contexte, il s’accompagnait presque systématiquement d’une connotation négative. Aujourd’hui, nous assistons à un phénomène d’hybridation accélérée. Objets, lieux, institutions publiques, villes, entreprises : rien n’y échappe ! Mais, le regard porté actuellement sur l’hybridation reste terriblement réducteur, en témoigne la sacrosainte opposition présentiel/distantiel. L’hybride, ce n’est pas ceci ou cela, un support ou un autre, un canal ou un autre, trois jours au bureau, puis deux en télétravail, … Ce n’est ni de l’alternance ni de la juxtaposition ; c’est un entrecroisement, un mariage improbable d’activités, de compétences, d’identités, d’individus, de métiers ou de mondes, comme les hybridations en cours qui se multiplient dans les organisations, entre la DRH et la DSI, par exemple, obligeant chacun à sortir de soi-même.

Ne rend-t-elle pas au moins l’hybridation plus urgente ?

La crise nous met en demeure de nous rencontrer vraiment, de nous métamorphoser au contact des autres, en apprenant à travailler ensemble autrement. Ce qui est la définition même de l’hybridation. Lors du premier confinement, nous avons ainsi réussi à affronter une pénurie en croisant, “en la personne” des masques de plongée, le secteur sanitaire et celui des loisirs. Des partenariats ont été noués entre des boulangeries et des librairies. La gare de Lyon a reproduit sur les murs de ses couloirs l’exposition de peintures danoises programmée au Petit Palais. Des supermarchés ont proposé à la vente des plats préparés par des restaurateurs... Autant d’exemples qui montrent que l’hybridation représente une stratégie de survie qui a permis et permettra à bon nombre d’entreprises de s’en sortir.

"Nous autres Français sommes particulièrement mal à l’aise avec l’hybridation"

Mais nous ne sommes pas tous égaux face à cet enjeu…

L’hybridation constitue un état d’esprit, une manière d’aborder le monde ; ce qui est propre à chaque individu, à chaque culture, à chaque pays. L’histoire des idées occidentales, telle que je la retrace dans mon livre*, permet à ce titre de comprendre pourquoi nous autres, êtres humains, et en particulier Français, sommes particulièrement mal à l’aise avec l’hybridation. Bien sûr, un nombre conséquent de signaux faibles donnent à penser que les choses évoluent. Le développement des tiers-lieux ou du coliving, la croissance des partenariats public/privé ou de doubles diplômes, … : notre pays se détache peu à peu des cases qu’il affectionne tant. Il n’en demeure pas moins que Descartes l’a emporté contre Montaigne. Le philosophe a rigidifié notre façon d’aborder la réalité pour que nous puissions mieux la maîtriser. Avec Descartes, tout ce qui a trait au flou ou à l’hybride est faux. Adieu les centaures ! La France est ainsi devenue le pays par excellence des "pur-sang".

Justement, pouvez-vous nous en dire plus sur cette figure du centaure ?

Reprenons l’exemple du travail : si vous proposez à vos collaborateurs deux jours en télétravail, le reste en présentiel, vous obtiendrez une juxtaposition, et non une tierce manière de travailler. C’est exactement la même chose pour le centaure qui n’incarne pas une sorte de synthèse de l’homme et du cheval, mais une tierce-figure qui donne naissance à un autre monde. Son intelligence réside, en effet, dans sa capacité à créer des ponts, sans idées préconçues, entre des mondes radicalement différents, voire totalement contradictoires. Le centaure interroge en ce sens la relation à l’autre. Mieux, il met en lumière les trois menaces qui pèsent sur elle : à savoir, la fusion, la juxtaposition et l’assimilation. Lui, invite au contraire au pas de côté, à la métamorphose. Le centaure, parce qu’il les transgresse, rend les frontières poreuses, et c’est en cela qu’il dérange.

"La raison d’être du management consiste précisément à vouloir terrasser le dragon de l’incertitude"

Et donc qu’il peut susciter de l’appréhension chez son manager ?

Ce qui fait peur dans la figure du centaure, c’est son imprévisibilité. Des personnes qui disposent de plusieurs identités, de plusieurs casquettes, sont moins cernables que celles qui n’en ont qu’une ou moins. Or, la raison d’être du management consiste précisément à vouloir “terrasser le dragon de l’incertitude”, comme le disait le sociologue Yehouda Shenhav. Cela n’est pas propre au monde de l’entreprise, puisqu’il existe en chacun de nous une angoisse de l’altérité. Nous nous assemblons avec ceux qui nous ressemblent, nous nous enfermons au sein de bulles d’homogénéité. De la même manière, les organisations s’attachent à ce que leurs membres partagent les mêmes valeurs, la même culture, les mêmes comportements. Cette tendance à l’alignement pose problème dès lors que l’incertitude provient de l’extérieur et que les entreprises se montrent incapables de l’accueillir, n’ayant pas su y faire face à l’intérieur…

Comment aider les managers à devenir plus "centaures" ?

J’ai souvent l’impression que le manager ne parle pas la même langue que ses équipes, au sein desquelles chaque membre parle, lui aussi, sa langue. Pour que celles-ci ne se transforment pas en véritables tours de Babel, il me semble important que les managers se repositionnent comme traducteurs. Comment ? "En jetant leur ancre le plus loin possible” car, comme le résume Elias Canetti, “la vie est un éternel rétrécissement”. Plus concrètement, il s’agit pour eux de faire des pas de côté radicaux dans leur recrutement et de ne surtout pas couper la cinquième patte des moutons qu’ils auront embauchés. Ils peuvent valoriser les candidats aux multiples spécialisations, les aider à hybrider leurs compétences ou encourager tous les collaborateurs à suivre des formations hors des sentiers battus de leur métier. Le DRH lui-même doit être le responsable, la force d’entraînement et le garant de ces hybridations. Attention, l’hybridation ne s’impose pas.  Sinon, on retomberait vite dans de la juxtaposition stérile. Cet état d’esprit doit être instillé progressivement en s’appuyant sur ce qui existe déjà. Car, après tout, la gestion de projet ne met-elle pas à l’épreuve la capacité des managers à accepter l’altérité et, surtout, à apprivoiser l’imprévisibilité ? 

Propos recueillis par Marianne Fougère

Gabrielle Halpern, Tous centaures ! Éloge de l’hybridation, Paris, Le Pommier, 2020.

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