Si le président de Reconquête appelle à l'union des droites, Marine Le Pen ne l'entend pas de cette oreille. Une attitude expliquée par des données chiffrées et des rancœurs personnelles.

24 avril 2022. Quelques minutes après les résultats du second tour, Marine Le Pen prend la parole au pavillon d’Armenonville. Loin d’être abattue, la finaliste malheureuse projette son camp vers les prochaines échéances en annonçant prendre part à "la grande recomposition" et en affirmant que la "grande bataille des législatives a commencé". Elle envoie même un clin d’œil aux responsables de son mouvement partis chez Éric Zemmour en affirmant qu’elle n’a "ni rancœur ni ressentiment". De quoi laisser un espoir aux partisans de l’union des droites. Mais celui-ci a été de courte durée.

Pas de Nupes d’extrême droite

Très vite, la gauche s’est unie et Jean-Luc Mélenchon s’est installé dans la peau du principal opposant. Pendant ce temps, Marine Le Pen est partie en vacances et ses lieutenants ont opposé plusieurs fois des fins de non-recevoir aux demandes d’union nationale venues du camp Zemmour. Tous les tons sont utilisés. De manière factuelle, Jordan Bardella annonce qu’"il y aura des candidats RN partout". D’une façon plus imagée, Franck Allisio, conseiller de Marine Le Pen, affirme : "Nous ne nous présenterons pas aux élections avec ceux qui nous ont trahis, craché dessus et essayé de nous tuer". Ce refus n’arrange pas les affaires de Reconquête! qui n’arrivera probablement pas à décrocher un seul siège s’il affronte un candidat RN.

La loi des chiffres…

Dans les faits, Marine Le Pen n’a absolument pas besoin du renfort des zemmouristes pour les élections législatives. Quelques chiffres permettent de comprendre cette ligne. Au premier tour, la candidate RN est arrivée devant son rival de Reconquête! dans 93% des 577 circonscriptions, les seules exceptions se situant chez les Français de l’étranger ou dans les quartiers huppés d’Ile-de-France où Emmanuel Macron est largement en tête et l’extrême droite structurellement faible. Hors région parisienne, c’est dans la 4e circonscription du Var qu’Éric Zemmour réalise sa meilleure performance : 14,6%. Mais Marine Le Pen y obtient 32,16%. Ajoutons qu’au second tour elle a remporté 30 départements.

Éric Zemmour a besoin de Marine Le Pen, ce n’est pas réciproque

Pour les législatives, l’objectif du RN est clair : obtenir enfin un groupe parlementaire, c’est-à-dire un minimum de 15 députés, ce qui nécessite de doubler son nombre de sièges au Palais-Bourbon. Un but atteignable puisque le parti populiste a dépassé au premier tour 40% des voix dans 11 circonscriptions. Celles-ci sont, par ailleurs, souvent situées dans des zones où Éric Zemmour sous-performe par rapport à sa moyenne nationale. Son "renfort" est donc jugé inutiles.

Les stratèges marinistes font donc le pari qu’une alliance avec Éric Zemmour n’apportera aucune voix dans les circonscriptions où le RN est déjà favori mais également dans celles où il peut jouer les trouble-fête. D’autant plus que le premier tour de la présidentielle a montré que les électeurs tentés par Reconquête! avaient tendance à voter utile, ce qui explique les 7% du polémiste.

… et des sentiments

En outre, forger une alliance avec le polémiste obligerait à retirer des investitures à des militants fidèles qui sont restés au bercail. Un bien mauvais signal envoyé à sa base. Ajoutons également que le RN compte achever son travail de dédiabolisation. Des candidats estampillés Zemmour, souvent chantres de la "re-diabolisation" pourraient ruiner ce travail de fond. Le RN "purge" également les candidats réputés proches d’Éric Zemmour. C’est le cas du Niçois Philippe Vardon qui se retrouve privé de son investiture officielle pour avoir tenu des propos qui dévient de la ligne.

Plus que jamais Marine Le Pen, comme son père, compte mener une stratégie autonome et "châtier" un parti dont une partie de l’état-major vient de son camp et a fait défection pensant que l’herbe était plus verte ailleurs. À l’extrême droite plus qu’ailleurs, l’histoire n’est qu’un éternel recommencement et Éric Zemmour risque de subir le sort de Bruno Mégret : quelques minutes de gloire puis la marginalisation.

Lucas Jakubowicz

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